la finalité du couple

24 juillet 2016


AU-DELA DE LA PROCRÉATION,

L E C O U P L E LUI-MÊME

 

 

Ou : VERS LA NOUVELLE PROCRÉATION,

 

Ou encore : « de la procréation matérielle à la procréation spirituelle »

 

Ou même : « Au-delà du berceau, l’au-delà… »

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SOMMAIRE

Chapitre 1 L’ambiguïté du « féminisme »…………………………………….. p. 2
Chapitre 2. La libération du couple………………………………………………..p. 6
Chapitre 3 Une seule solution, l’Amour avec un grand A…………………..p. 7
Chapitre 4 LE modèle trinitaire…………………………………………………..p.10
Chapitre 5 Les philosophies de l’amour : Wladimir SOLOVIEV………….. p.12
Chapitre 6 Les philosophies de l’amour : Nicolas BERDIAEV………………p.21
Chapitre 7 Les philosophies de l’amour : P. TEILHARD DE CHARDIN…..p.28
Chapitre 8 D’autres philosophies de l’amour …………………………………..p.32
( Paul EVDOKIMOV, Maurice ZUNDEL, Jean GUITTON, Catherine Solano)


ANNEXE UN + UN = 3
(=citations diverses confirmant l’idée directrice du message : lorsque « deux sont un » ils le sont en un Troisième) … p. 40

BIBLIOGRAPHIE……………………………………………………………………………………..p.52

 



Chapitre 1 L’ambiguïté du « féminisme ».

L’un est l’autre ?
Donc, voilà où nous en sommes, « l’un est l’autre » , c’est le dernier dogme, autrement dit nous aurions le devoir de penser qu’il y a identité pure et simple entre l’homme et la femme !
Du moins du point de vue non physique. Encore que les « choses » ne cessent de progresser sur ce front de l’unisexe, dont le fer de lance est bien sûr le « féminisme ». La distinction entre homme et femme serait due uniquement aux cultures des hommes. Et malgré la diversité des cultures, celles-ci seraient paradoxalement unanimes à affirmer, sans raison ni fondement, à inventer donc cette prétendue différence psy entre homme et femme. Etrange unanimité, non ? Tous les traits censés jusqu’ici être caractéristiques de la distinction entre « l’ homme » et « la femme » n’auraient rien, absolument rien de naturel. Il suffirait de récuser toute culture des « genres », décourager le rose pour les filles, le foot pour les garçons, etc. pour retrouver une identité naturelle et originelle entre homme et femme. Une absurdité simple et tranquille, donc, que même Lévi-Strauss n’avait pas osée !

Depuis la fameuse formule « on ne naît pas femme, on le devient » de Simone de Beauvoir, et qui, décidément, semble pouvoir résumer toute son œuvre, le principe est fermement établi, même si, que l’on sache, des petits bébés devenus femmes par la suite étaient bel et bien nés également femmes. Comme par hasard. Et bien qu’on ne sache pas non plus très bien quelle est cette « femme que l’on devient » ni non plus si ce ‘devenir’ est une bonne ou une mauvaise chose, la formule fait plus que jamais autorité.

Apparemment, c’est donc bien n’importe quoi. Et d’ailleurs il ne peut s’agir que d’un jeu de l’esprit contredit chaque matin, avec le retour entêté du réel ordinaire et quotidien, une fois oubliée sa lecture de la veille. Et ce n’est pas de sitôt que, en réalité, la mentalité spontanée, à commencer par celle des plus féministes, oubliera la distinction qu’elle effectue dans sa pratique quotidienne, entre les garçons et les filles. Chassez le naturel …

la libération de la femme, enfin .

Mais cette énormité, de laquelle on ne pourra pas ne pas revenir, y compris en théorie, n’est jamais que l’aboutissement obligé d’un processus de « libération de la femme », très heureusement engagé, particulièrement en Occident. Le but, infiniment salutaire, de ce jeu était, et reste encore hélas, de supprimer l’inégalité sociale de fait et/ou même de droit dans laquelle les femmes ont été tenues depuis toujours et partout. C’est dire si non seulement ce combat est légitime et si, malheureusement, il est sans doute loin d’être définitivement et universellement gagné. Il faudra sans doute plus d’un siècle pour sortir résolument, toujours et partout, de millénaires d’infériorisation de la femme. Donc vive ce féminisme-là, pragmatique et chaque jour plus urgent.
Seulement voilà, ce combat a été faussé comme souvent toute revendication sociale pour une stricte égalité, il a été faussé pour la raison que l’idéal d’« égalité » en droit(s) est presque fatalement confondu avec l’égalité en fait(s), voire même avec « identité » pure et simple de ces éléments à mettre à égalité de droit et de dignité. Exemple, vouloir l’égalité entre les hommes, entre les hommes riches et les hommes pauvres, a pu vouloir signifier, dans des situations extrêmes que les hommes « devaient » recevoir exactement le même revenu et jouir du même niveau de vie. Une autre aberration, évidemment. Et si l’on a pu observer des applications pratiques de cette rigueur égalitariste, ce fut dans des communautés très isolées, de type sectaire et collectiviste. Par exemple les premiers kibboutz, les monastères…Bien sûr, à grande échelle, ce principe d’uniformité entre les hommes, quand même il serait légitime, se révèle totalement utopique au regard des situations « naturellement » données qu’on peut sans doute atténuer plus ou moins mais sûrement pas araser et supprimer.

***

LE DEFI ou l’unité dans la diversité

La difficulté vient sans doute du fait que même en théorie, et a fortiori en pratique, on ne sait comment reconnaître et respecter deux valeurs semble-t-il totalement antinomiques, celle de l’unité et celle de la diversité, celle de l’un et celle de l’autre.
C’est peut-être même l’enjeu de l’histoire du monde que de trouver des combinaisons qui respectent parfaitement, et l’unité et la diversité, incompatibles en logique primaire. Sans doute même peut-on expliquer la dynamique de cet univers du fait même de la recherche créative d’un équilibre toujours plus en avant des formules déjà réalisées.
Ainsi nous sortons d’une très longue ère patriarcale qui, dans quasiment toutes les cultures, a placé les femmes dans une telle position d’infériorité qu’elle ne pouvait que heurter nos esprits de plus en plus … « modernes » !

Il fallait donc tout d’abord rétablir au moins l’équilibre. Et c’est tout le travail remarquable du féminisme. Mais on en voit de mieux en mieux la faiblesse et la limite. Tel l’adolescent qui s’émancipe, cette libération ne pouvait guère se faire que par rapport au modèle dominant, dont, en quelque sorte, elle joue le jeu, voire le conforte. Ainsi on n’a jamais entendu dire que la formule sans appel de Simone de Beauvoir s’appliquait aussi à l’homme, exactement comme si l’homme, lui, était né homme et n’avait pas à le devenir. Ce « deuxième sexe » l’ est-il donc encore, qu’il fasse ainsi titre ? Et cette « femme que l’on devient », qui est-elle donc, sinon le modèle révolu de cette « femme », qu’il faudrait refuser bec et ongles ( non vernis !) de devenir ?

Bref, un plateau tout grand offert à l’absorption unitaire de la « diversité féminine » par le modèle masculin, lui non récusé.

On ne peut s’empêcher en effet de constater, que le féminisme refusant non seulement le modèle de femme forgé par la longue domination masculine, mais aussi tout autre modèle, ne pouvait, faute d’une nouvelle « essence », que se faire absorber par le modèle solidement en place et pas du tout invité, lui, à se remettre en cause comme tel. Au demeurant ce que le féminisme conteste n’a jamais été la nature masculine mais le masculinisme, la situation de domination dans laquelle l’homme s’est placé par rapport à la femme, en un mot courant, le « machisme ». Total, c’est encore elle la …dinde de la farce dans la mesure où, voulant échapper à cette situation d’infériorité, les femmes « en devenir » ont eu d’abord le souci de démontrer que la « nature masculine » n’était pas un modèle exclusif et réservé aux mâles mais qu’elles pouvaient fort bien en jouer tous les rôles. Et c’est ainsi qu’elle a, la femme, jeté le bébé avec l’eau du bain. Certes elle a rétabli l’ équilibre social ( du moins à peu près et en régimes démocratiques) mais au prix de sa « nature » propre et sans que l’homme remette le moins du monde la sienne en question !
Cette analyse restrictive est maintenant bien connue et relativement admise. Mais c’est le mérite de gens comme Teilhard de Chardin ou Berdiaev de l’avoir très tôt proposée.

Ainsi, on comprend que, dès les années 20, Teilhard par exemple, ait pu aller jusqu’à dire qu’un certain féminisme, soucieux avant tout d’ « égalitarisme », était plutôt un masculinisme. Et aboutissait paradoxalement à un renforcement du modèle masculin dont elle faisait objectivement le jeu.

C’est aussi l’avis de Nicolas Berdiaev dans « le nouveau moyen-âge » (en 1923 soit avant même la mode de la « garçonne »):

« L’agrandissement du rôle de la femme dans la période historique à venir ne signifie absolument pas la continuation du mouvement d’émancipation de la femme de la nouvelle époque, qui a aspiré à assimiler la femme à l’homme et à mener la femme sur une voie masculine. C’était un mouvement niveleur antihiérarchique qui niait le caractère qualitatif original de la nature féminine, l’éternel féminin. » (mais sans nier l’ « éternel masculin » !)

Et s’il défend l’idée, à l’instar d’Aragon, que « la femme est l’avenir de l’homme »,

« Ce n’est pas la femme émancipée et assimilée à l’homme mais l’éternel féminin qui doit jouer le plus grand rôle dans la période de l’histoire à venir. »

Cette indéfinition sexuelle a, bien sûr, brouillé toutes les images en la matière. Pas étonnant que quelques décennies après le « deuxième sexe », l’un soit devenu l’autre ( allusion à « l’un est l’autre » de Elisabeth Badinter) et qu’il n’y ait plus de sexe du tout, ou du moins un seul aux contours très incertains. C’est la mode de tout ce qui n’est pas le couple ancestral et universel ; on n’a jamais autant parlé d’unisexe, de bisexualité, homosexualité, transsexualité, etc. On n’hésitera même plus, non seulement à nier l’existence de Dieu et celle de l’ « homme », mais la nature elle-même ! Absurdité, qui a dit « absurdité » ?

Mais on voit mal où et sur quoi cette tendance pourrait déboucher et le sort qui en résultera finalement et durablement pour le modèle traditionnel. Le mariage des couples homosexuels va être de plus en plus généralisé sur la planète, en attendant l’officialisation de la bigamie, du bi-mariage ( ça c’est une invention de la « rédaction » , analogue à la bi-nationalité , autorisée en France , interdite ailleurs en UE ; et pourquoi donc en effet faudrait-il absolument qu’un mariage annule le précédent, surtout sans le consentement des deux conjoints ? Ou lorsque, précisément il s’agit de concrétiser les aspirations d’un « bisexuel » ?)
On ne saurait s’étonner qu’à force de marteler qu’on ne naît pas plus fille que garçon, que le genre masculin ou féminin est affaire de culture et de convention et que la différence homme/femme est purement ‘factice’, on aboutisse à des confusions et à une situation de jungle qui, on le sait, ne manqueront pas de se révéler dommageables d’abord pour les plus faibles.
Si, en effet, « l’un est l’autre », quoi que l’on fasse ou dise, qu’importe alors si un homme –qui lui ne le pense pas – impose la loi de son genre et se maintienne à tel ou tel poste ? Pourquoi faudrait-il encore céder le passage d’une porte à la madame, comme il en est encore du comportement de quelques galants arriérés, ou pour un poste ? L’un est l’autre et donc chacun pour soi, non ?

***

Et c’est pourquoi il serait bien plus productif de reconnaître tout d’abord l’apport absolument indispensable du féminisme militant que l’on connaît, quand même il n’a guère abouti jusqu’ici qu’à un certain mimétisme du « premier sexe » dont il reste ainsi dépendant et auquel, à la limite, il se subordonne inconsciemment.

Cet apport, c’est bien sûr une trop tardive et encore très insuffisante résorption de l’inégalité sociale flagrante, en droit et en faits, entre les hommes et les femmes. Dont acte, mais ce n’est qu’un début il faut continuer le combat, et sans doute pour un long temps encore.
Mais , premièrement, il y a , dans ce combat pour l’égalité, une erreur catastrophique de stratégie à confondre égalité et uniformité par arasement des modèles et amputation de son identité propre, histoire de mieux infiltrer et intégrer les espaces contrôlés très majoritairement par des hommes. Bien au contraire, il en est des femmes comme des autres minorités culturelles, c’est en tant que telles qu’elles doivent s’intégrer, pour le bien de tous, au grand concerto du genre humain.

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La femme au–delà de la mère.

Mais d’autre part, et de façon beaucoup moins manifeste, le féminisme a opéré une rupture autrement plus prometteuse et prophétique. D’aucuns pensent, en effet, que le plus grand bénéfice de la revendication féministe c’est peut-être aussi d’avoir dissocié le lien sexualité/procréation. La femme, heureusement soucieuse d’intégrer sa propre dignité, refuse donc passionnément d’être réduite à sa triple fonction de boniche et ‘ femme de joie ‘ (privée, légitime et gratuite), mais aussi de ventre à féconder.

Sans que pour autant elle ait à devenir insoucieuse du bon ordre de sa maison, insensible au plaisir sexuel et au charme des bambins, ce qui va sans dire mais beaucoup mieux en le disant, quand on sait les excès, peut-être nécessaires, auxquels certaines féministes ont trop souvent cédé.

C’est pourtant la remise en question de ce rôle de mère qui a le plus surpris et gêné. Il suffirait sans doute de nuancer pour s’accorder -c’est un homme qui écrit ! Ce que récusent désormais les femmes c’est sans doute que leurs goûts leur soient dictés, et non pas ces goûts eux-mêmes ni même peut-être qu’ils soient assez « naturels » et spontanés. Elles ne refusent pas de faire des enfants, sauf certaines par ‘raison’, et encore moins de les aimer de tout leur cœur, elles refusent de le faire sur ordre socio-culturel, tout simplement. La libération de la femme c’est d’abord et avant tout la libération de chaque femme en particulier. Une à une, « la femme » est désormais une personne, une personne libre par définition, et qui veut imposer et/ou faire reconnaître son droit à l’auto-détermination de sa propre vie. Ce qui doit n’exclure aucun choix a priori, et moins encore celui-là qu’elle trouve, en effet, tout à son goût. Et l’on en sait de légitimement très susceptibles quant au respect de ce droit fraîchement acquis. Ainsi, dira cette féministe lambda, « D’accord, tout à fait d’accord et même enchantée à l’idée d’être enceinte et d’avoir un enfant de toi. Mais comme pour faire l’amour, ce sera si je veux et quand je veux. »

***
Ou alors, autre possibilité alternative, s’agit-il d’assumer, mais cette fois librement, le modèle prétendument révolu de la « femme féminine » ?

Il n’empêche que totalement à l’insu de ce volontarisme féminin, et … anti-féminin, un tournant philosophique capital s’est opéré, une évolution sans doute révolutionnaire ( si l’on peut dire ) au regard des siècles à venir.

Le féminisme aura été, et reste, un mouvement absolument nécessaire, c’est entendu, et qui, hélas, n’en est sans doute qu’au début de sa tâche (universelle), mais aussi qui a dû agir de façon négative et binaire pour des raisons évidentes d’efficacité. L’intransigeance était la condition de son succès. Aucune nuance ni compromis possibles.
Mais, pour peu que le combat s’apaise, il apparaît bien vite que la libération de la femme ne peut être une fin en soi. Elle-même ne souhaite pas une liberté aussi vide et aussi vaine. Ce qu’elle souhaite majoritairement c’est tout simplement son libre engagement dans le couple, si bien que le vrai bénéfice de cette âpre revendication, venue des millénaires, c’est en réalité la libération du couple lui-même, si du moins on a voulu, intelligemment, associer l’homme à la libération de celle qui a vocation d’être …sa partenaire, et réciproquement ! ( quand bien même cette lutte aurait eu pour effet collatéral de favoriser et libérer l’homosexualité).

 

Chapitre 2 La libération du couple.

Certes le couple en est ressorti bancal, et a même failli être rejeté avec le mariage bourgeois, comme le bébé avec l’eau du bain. Il a fallu la crise que l’on sait et qui n’est certes pas terminée. L’inégalité de traitement de la femme dans la société conjugale et dans la société professionnelle est encore criante. Et que dire de la société planétaire !

Cependant un pas irréversible a été franchi.

C’est non seulement la femme qui doit désormais être considérée pour elle-même, son épanouissement dans le couple, son plaisir, son bonheur ; mais, au-delà de chacun des partenaires, et surtout au-delà des enfants, voilà le couple lui-même qui se trouve en point de mire de l’histoire de l’humanité.
En effet, c’est non seulement la femme mais le couple qui proclament leur indépendance d’avec la famille et la maternité. C’est bien là une révolution et qui ne fait que commencer.

« condamné au sens » …

Mais quelle philosophie pour la penser ? Quel horizon se propose, quel idéal peut-on envisager au sortir de cette « psychanalyse » socio-historique ?

S’il faut reconnaître que l’anti-cléricalisme, l’athéisme et l’anti-bourgeoisie se sont trouvés quasiment seuls dans ce combat obstiné, il faut aussi savoir dire que, une fois plus ou moins acquise la libération de la femme, et indirectement du couple, cette liberté ne trouve guère d’éthique à laquelle se vouer. ‘l’homme est condamné au sens’ ajoutait Merleau-Ponty, et pas seulement à la liberté.

Or, on ne peut que constater-regretter l’immense vide philosophique dans lequel se trouve la notion même d’ « amour humain » ; au point qu’il serait fort heureux de prendre au moins conscience de ce vide. Hélas, on ne sache pas que le fier athéisme, sa self-suffisance, et la pensée sociale positiviste qui en découle, aient fait leurs choux gras de l’amour et de la vie de couple, tout juste bons pour les séries américaines…

Au contraire, lorsqu’on sait ce que fut la réalité amoureuse et même sexuelle, de ce couple mythique et soi-disant avant-gardiste qu’aurait été celui de Simone de Beauvoir et de Jean-Paul Sartre, on comprend que les couples d’aujourd’hui puissent se sentir particulièrement démunis avec un modèle aussi minable ; et une philosophie de l’amour aussi misérable qui ne résoudra, évidemment pas, - ce qui, depuis, se saurait -la fameuse crise du couple. Pour Jean-Paul Sartre « l’amour est conflit », ( p. 433 de l’édition originale de l’être et le néant) et l’ « autre » un petit enfer à huis-clos ( « l’essence des rapports entre consciences, c’est le conflit » ibid, p.502.), un point c’est tout et bonne chance aux jeunes accouplés du 21 è siècle qui n’auraient pas d’autre ’’ idéal’’ – guillemets ! - à se mettre sous le cœur…
Disons plutôt que la pensée s’est fourrée dans une sorte d’impasse dont elle ne sait plus comment ressortir.

l’humilité face au réel
En fait, la réalité est bien trop complexe et surprenante, et l’athéisme bien trop simplet, pour qu’on en reste à cette étape, aussi nécessaire qu’elle ait pu être. L’athéisme forcené se manifeste de plus en plus comme un déni de réalité tous azimuts ; pourtant, il ne saurait rester ainsi aveugle, sourd et muet face aux enjeux de ce qui s’annonce comme une véritable mutation ontologique de l’homme. Sans doute a-t-il fait son temps et n’aura été qu’un épisode – absolument nécessaire lui aussi, c’est également évident - dans l’histoire de l’humanité, un épisode finalement très limité dans l’espace et dans le temps.
Réfléchir, il suffirait de réfléchir. Or qu’est-ce que « réfléchir » sinon, premièrement, se tenir aux limites du déjà connu pour contempler activement la réalité qui nous dépasse encore et encore ; et, simultanément solliciter avidement et humblement la lumière, selon une attente hypertendue – si l’on permet ce pléonasme –vers la vérité à venir. Et c’est cela qui, observe Simone Weil, s’appelle tout simplement « prière ».


dialectique
Disons que la dogmatique athéiste, pure et dure, aura accompli sa mission d’antithèse dialectique dans l’évolution. Après des siècles d’idéalisme religieux, marqué de platonisme et trop coupé des réalités ‘terre à terre’, la matière physique, les choses, les peuples, l’animalité humaine, etc. il fallait bien que le balancier s’en revienne de cette errance, ce qui ne pouvait se faire qu’en contrariant systématiquement la tendance établie, avec le même risque de verser dans l’excès de ces contraires.

Voici donc venu le temps de la synthèse et de l’équilibre entre ces extrêmes. En d’autres termes, une seule issue, qu’on la nomme celle du matérialisme spirituel, ou de la divino-humanité, ou de la transcendance immanente, ou en matière d’amour, de la contemplation active, du sexe spirituel, de l’éros/agapè, de la sublimation sexuelle…

***
Chapitre 3 Vers l’Amour avec un grand A .
ou la mission du couple ?

le tabou de l’amour.

Si l’amour n’a vraiment été pensé par aucune de ces deux tendances, la religieuse et la philosophique, c’est sans doute justement du fait de sa mystérieuse dualité, à savoir sa double appartenance et sa position d’interface entre l’esprit et la matière.

Il faut voir avec quelle …haine, l’amour humain a pu être quelquefois combattu par les gens d’Eglise, peut-être et même sans doute du fait de leur obligation au célibat. Mais d’autre part aussi il faut constater comme ce mot d’amour peut écorcher la bouche de nos universitaires et irréprochables « laïques ». Ces derniers sont même souvent très mal à l’aise avec le troisième terme de la devise nationale, « fraternité » auquel ils trouvent une très désagréable odeur de sacristie, c’est dire ! Mais enfin, ce dernier mot n’a quand même pas été rayé du vocabulaire comme il en est pour l’ « amour », de si mauvais genre parmi les concepts républicains. Et de fait la tradition « terre à terre », laïque et athéologico-matérialiste est tellement en porte à faux avec cette réalité idéale pourtant si secrètement convoitée, qu’elle en a fait une affaire privée, un peu énigmatique certes, mais quasiment taboue, et en tout cas confinée à l’administration des basses oeuvres sentimentales. Une seule solution, en parler le moins possible. Et même comme le dit la chanson « si tous les gars du monde » :

« l’amour, c’est comme au régiment, faut pas chercher à comprendre »…

ou cette amoureuse lambda :
« Ne cherche pas le pourquoi du comment , c’est là et c’est tout ce qui compte »

« l’amour , je ne veux pas le penser, je veux le vivre ».
Bref, en terre athéiste, ‘ la-question (de l’amour)-ne-sera-pas-posée » (comme au procès Dreyfus-Zola)

Il ne faudrait pas croire pour autant que l’Eglise l’aurait accaparé, cet « amour », pour en faire sa spécialité. Loin de là, hélas, quand même Dieu serait Amour, ce qu’elle semble découvrir avec l’encyclique de Benoît XVI. Elle lui a toujours préféré de beaucoup la valeur de « vérité » - dont elle s’est dit longtemps la seule détentrice - ce qui est évidemment plus facile et confortable que de témoigner de l’Amour ; et l’on sait toute la politique autoritaire d’exclusion et d’intolérance qui s’en est suivie. Un certain théologien catholique, le père Brune, peut même ainsi exhorter, en 2009 encore : « Il s’agit d’entraîner les cœurs…non par la « Splendeur de la Vérité » mais par la Splendeur de l’Amour » Des guillemets significatifs dès lors que l’on se souvient que « Splendeur de la Vérité » fut le titre d’une encyclique fameuse, et emblématique, de Jean-Paul II. Le malentendu, en effet, est millénaire.


Et pourtant, le laïcisme a pressenti juste. Tandis que lui se trouve condamné au mutisme en ce qui concerne l’amour et son agent privilégié, le couple homme/femme, la philosophie chrétienne doit oser dire que, jusqu’à preuve du contraire, elle est la seule à disposer du cadre intello-spirituel susceptible de promouvoir ces ‘valeurs’ à la dimension qui leur convient et qui les sollicite depuis toujours. Et ainsi à les sauver de ses ennemis les plus sournois.


C’est en ce sens, notamment, que trois auteurs, chrétiens de foi mais tous les trois originaux et indépendants, ces trois auteurs se retrouvent dans le sillage du féminisme radical, certes paradoxalement, pour dissocier le mariage et la procréation, la famille et le « couple », un mot du reste assez récemment promu par ces circonstances, voire l’amour et le sexe. Et tous les trois de se réclamer néanmoins de la vérité chrétienne la plus authentique.

 

La portée « catholique » du couple.

A plus ou moins long terme, mais déjà maintenant, l’objet premier du couple sexué humain n’est plus, ne doit plus être l’enfant, du moins pas seulement, mais le couple lui-même, tout simplement.
Le mouvement de libération de la femme oriente sur ces mêmes positions mais les raisons avancées ci-après par cette tendance de la pensée chrétienne sont autrement plus exaltantes que celles du féminisme, tout absorbé à son combat salutaire qu’il se devait d’être exclusivement.
Le défi du couple est contenu dans sa propre définition, et c’est l’unité de deux personnes distinctes. C’est tout simplement l’objectif si recherché de l’unité dans la diversité et pris ici à son tout premier degré. Un objectif recherché, certes, mais encore jamais atteint, voire impossible à atteindre sinon dans l’absolu.

Et pourtant un défi si socialement fondamental, essentiel que tout se passe comme si le couple, le couple à venir, avait mission d’être un laboratoire de toute as-sociation possible, et partant de toute société. Et c’est bien ainsi, dans cette direction ‘catholique’ universelle, que Jean Lacroix voyait se dénouer le problème même du monde :

Jean LACROIX,

les sentiments et la vie morale, PUF 1952.
Page 47 . Le sens de l’amour
« Le sens de l'amour est donc clair : nulle autre expé¬rience ne permet de comprendre aussi nettement la conci¬liation de l'un et du multiple dans la vie de l'esprit. Il en résulte que le nous de l'amour est ce que Maurice Nédoncelle appelle une identité hétérogène du moi et du toi. C'est la communauté de deux sujets en tant que sujets. Les principes de causalité et de finalité nous ont trop appris à ne connaître d'identité qu'homogène : l'amour nous enseigne une unité qui n'est pas exclusive de la diversité, une identité hétérogène. Suivant la formule de Gabriel Madinier, il est le suprême intelligible parce qu'il unifie le divers sans le détruire, parce qu'il le conserve en l'unifiant : l'identité homogène réduit les distinctions, la finalité les absorbe, seul l'amour les explique. C'est qu'il n'est ni une émotion ni même une passion, mais un sentiment : et, par delà l'entendement diviseur, le sentiment, comme la raison à laquelle il s’identifie, est facteur à la fois d'unité et de diversité. Aimer c'est devenir toujours plus un, sans jamais cesser d'être deux, c'est participer à une communauté de per¬sonnes qui nous personnalise d'autant plus que nous nous socialisons davantage. S'unir à autrui dans et par ses diffé¬rences et le vouloir d'autant plus lui-même qu'on le rejoint davantage, créer une unité qui ne supporte pas seulement la distinction des personnes, mais qui l'exige, ne plus se considérer soi-même comme centre, mais comme terme d'un rapport qui vous pose plus réelle¬ment dans l'être, c'est aimer. »

ou encore , dans Personne et Amour, p.34 et 35 :

« L’amitié-amour c’est la découverte de soi-même et de l’autre dans un au-delà qui fonde en même temps la distinction et la liaison.
(…)
« L’amour est le suprême intelligible puisque seul il rend compte et de la diversité et de l’union. »

Et Paul Evdokimov ne dit pas autre chose,

Dans « la femme et le salut du monde » , p.230 et 231:
«La grandeur qui dépasse le destin de chaque couple(…) dans l’intégration archétypique en Christ du masculin et du féminin.
« le masculin n’est plus comme masculin et le féminin n’est plus comme féminin » [dit un agraphon], et les deux sont un. Il ne s’agit pas de la fragmentation historique d’un homme et d’une femme, il s’agit de l’unité du masculin et du féminin »

 

« Le couple homme-femme remonte au couple archétypique …où toute fragmentation en homme et en femme est dépassée par le masculin-féminin intégré en Christ. Le principe d’intégration [ étant] le Dieu-Humanité du Christ.(…) C’est de cette intégration suprême, où le divin est engagé au même titre que l’humain (sans confusion ni séparation), que jaillit la nouveauté créatrice. Tout être humain … « en situation de tension » bi-polaire, peut dépasser le plan des fragmentations historiques (…) et se découvrir signe symbole de la totalité future (…). Un être masculin et un être féminin,»

[ « les multiples formes de l’unité dans l’histoire ne sont que des images de l’Un, du masculin-féminin du Royaume. » ! La portée de cette remarque est telle qu’elle méritait d’être répétée. ]

Enfin la mission politique apparaît de façon si explicite dans cet extrait de « la nouveauté de l’esprit », p. 224 ( éditions Abbaye de Bellefontaine) qu’on aime le surligner et le grasseyer dans sa totalité :

« Toute association humaine, toute forme sociologique, toute amitié, tout amour ne sont que substrats naturels insuffisants par eux-mêmes ; tout cela a besoin d’être vivifié par le principe d’intégration surnaturel, par le troisième terme de la présence divine. Ce besoin vient des profondeurs mêmes de l’homme. En effet il fut créé couple, sa structure conjugale est ecclésiale. L’homme et la femme sont les éléments constitutifs et complémentaires d’un seul être conjugal, ils sont « l’un vers l’autre », et, comme le dit Saint Cyrille d’Alexandrie, « Dieu créa le co-être ». Et saint Jean Chrysostome, de son côté, précise qu’ils ne sont pas seulement réunis, mais un. C’est pourquoi l’être conjugal est l’image de Dieu la plus adéquate et la plus parfaite. »
Oui, « toute association humaine » …

En somme le vrai couple humain constitue une sorte de ménage à trois, avec la vocation de faire interface entre la Trinité et le monde, entre le Ciel et la terre…

un échec irrémédiable ?
Toutes les difficultés modernes du couple s’expliquent sans doute justement par le caractère apparemment irrationnel de ce défi. Etre à la fois un et deux, ça fonctionne bien dans la chanson mais se révèle assez vide de sens au quotidien. A niveau strictement humain, la contradiction est insurmontable. « L’amour est conflit », un point c’est tout, et Sartre a l’honnêteté et le courage de l’affirmer sans détours. Ou alors c’est l’humoriste ( Pierre Dac ?) qui décèle une solution vicieuse derrière l’idéal romanesque du fameux « deux en un », en demandant malicieusement mais fort pertinemment « ‘ deux en un’ oui mais lequel ? ». On peut même penser que, hélas, la réponse est sans doute dans la question…

Les dits « chrétiens » ont-ils mieux à proposer ? Non seulement ils osent répondre « oui » mais, ajouteraient-ils, c’est en cette seule direction que se trouve la solution complète du couple. Grâce à la dimension transcendantale, et Personnelle, qu’ils reconnaissent à la réalité, étant entendu, pour rappel, que cette réalité est elle-même une et indistinctement immanente et transcendante. Le deux en un est possible à condition de ne pas viser une union statique ‘arrêtée’. Vita in motu, le couple c’est comme le vélo, il ne peut trouver son équilibre dans quelque « état » que ce soit, mais seulement dans le mouvement continu vers cette perfection.

Chapitre 4 LE modèle trinitaire de l’Aamour

le modèle trinitaire

Ainsi, pour cette dynamique, la pensée chrétienne, elle et elle seulement semble-t-il, ou plutôt son expérience mystique, dispose d’un modèle, celui-même du Dieu trinitaire ; l’unitrinité, en effet, selon le terme usité en Orient, réalise précisément une unité d’Amour entre deux sujets aimants qui ont l’autre pour objet, et trouvent leur équilibre parfait en un Troisième. Autrement dit cette fameuse « trinité » de l’Un n’a absolument rien d’une arithmétique martienne, elle est plutôt en fait un duo d’amour, pur et simple, parfait, mais parce qu’uni en un tiers qui, à la fois, produit et « procède » de ce duo de l’Un avec son autre, selon la définition même du credo trinitaire latin ; que l’on fasse de cette aura d’amour – l’ Esprit saint – la personne intruse, eu égard au peu de place que la théologie latine paraît lui avoir faite ou que, au contraire elle soit quasiment la Personne ‘essentielle’ comme il en est dans la théologie orthodoxe qui n’a jamais perdu ce sens de l’Amour que l’Eglise latine semble à présent redécouvrir.

Le paradoxe est que, si l’on approche cette fameuse Trinité, pure, dure et dogmatisée selon la « méthode », privilégiée en Orient, c’est le modèle occidental qui apparaît privilégié. C’est de l’union entre deux personnes, qu’elles soient humaines ou divines, que procède une troisième. Il y a comme une logique du processus du « deux en un » observable au niveau humain, tandis que le modèle oriental qui insiste fortement sur la distinction des trois personnes apparaît, lui, quelque peu arbitraire.
C’est ce « modèle », du reste, qui semble bien le mieux illustré par l’écriture chrétienne. La « Trinité » n’ y est jamais citée comme telle, au contraire ce modèle mettra plusieurs siècles à émerger, et l’ Esprit lui-même n’apparaît que quelques fois. En revanche la relation du Père et du Fils y est constamment évoquée, jusqu’à ces lignes finales de St Jean, où le Christ, en quittant ses disciples, évoque à plusieurs reprises et de façon si émouvante son union avec le Père. « Mon Père et moi nous ne sommes qu’un » et non pas mon Père, l’Esprit et Moi nous ne sommes qu’un. Et c’est bien ce modèle de relation d’amour que, dans ces mêmes lignes, le Christ donne en exemple pour l’amour des hommes entre eux. « Qu’ils soient un comme nous sommes un », sans mention du St Esprit qui est pourtant le trait d’union nécessaire de toute relation.

De ce point de vue théologique existentiel, on pourra aller jusqu’à dire que le couple humain, ainsi ouvert en avant de lui, forme une métaphore de la Trinité infinie, une « petite trinité », elle finie et imparfaite. St Jean Chrysostome ( 4è siècle) avançait même que le couple forme « une « ecclésiola » , une ‘petite église’,

C’est-à-dire une théologie du couple à laquelle la spiritualité orthodoxe est restée fidèle :
« L’iconographie offre une illustration frappante de cette vérité. Le fond des coupes nuptiales d’autrefois [ dans la religion Orthodoxe ] représentait le Christ tenant deux couronnes au-dessus des époux, révélant ainsi leur centre divin d’intégration et faisant de la communauté conjugale une image de la Trinité. Saint Théophile d’Antioche fait écho à ces symboles en déclarant : « Dieu a créé Adam et Eve pour le plus grand amour entre eux, reflétant le mystère de l’unité divine ». Le premier des dogmes chrétiens structure ainsi l’être conjugal, en fait une petite triade, icône du mystère trinitaire. »

Cette théologie du couple, Jacqueline Kelen recommande vivement …au Pape
dans sa « lettre d’une amoureuse à l’adresse du Pape » p.106, lorsqu’elle recommande :

« Ce n’est pas le rôle du prêtre d’évoquer la sexualité humaine ni le plaisir charnel, mais ce qui lui est demandé, c’est de rappeler aux époux que leur union terrestre a pour mission de refléter l’ineffable Amour qui unit les trois personnes de la Trinité, que leur amour se révèle ainsi « sainte conversation » entre leurs corps et leurs esprits et peut faire rayonner sur le monde la splendeur de l’Amour divin. »

C’est en ce sens qu’une convertie d’origine juive évoque le témoignage de son couple :
...nous avions gardé chacun notre personnalité [ après cinquante ans de vie commune ], mais il n’empêche qu’à deux, nous ne faisions plus qu’un. L’évidence m’a sauté aux yeux, c’était comme la Trinité : Dieu unique mais en trois personnes…le mystère de la Trinité s’est éclairé autant qu’il puisse s’éclairer pour nous tant que nous sommes sur la terre. Je sais que la réalité du couple est une image très imparfaite de la Trinité. Mais, etc.
Juliane PICARD (HECHTER)-, des ténèbres d’Auschwitz à la Lumière du Christ ….(p.105)

oui, l’un est l’autre, mais…

« A deux, nous ne faisions plus qu’un » s’émerveille Juliane Picard après cinquante ans de vie commune. En somme, une toute autre manière de dire que, dans son couple, ‘l’un est l’autre’, selon le titre désormais fameux du livre d’Elisabeth Badinter.
Mais comment donc cet oxymore est-il possible ? L’humoriste précité nous avait déjà remis les pieds sur terre. Sauf que Juliane Picard lui rétorque… en nous levant les yeux au ciel : nous étions un en aucun des deux mais comme en un troisième. Nous étions deux en l’UN, telle une petite trinité . En effet si l’idéal de complémentarité entre l’homme et la femme est impossible à notre dimension, il n’est pas une illusion. De fait cette conjonction ne s’effectue que dans l’extase d’amour et à une autre dimension que cet amour permet précisément de découvrir avec étonnement. C’est ainsi que l’on peut dire, en effet, que amour, le vrai amour, rime …toujours avec toujours, et devrait toujours s’écrire avec un grand A.
Dans ce cas, l’un est bien l’autre mais au sens propre et ontologique du mot « est », soit ‘ l’un est l’être de l’autre’, et non pas au sens de similitude, soit « l’un est pareil à l’autre » , l’homme est identique à la femme, évoqué par Elisabeth Badinter, et dont la rhétorique n’a guère abouti qu’à une réduction, voire à un déni, de la spécificité féminine au profit de l’homme.

Le dommage collatéral de ce fourvoiement étant qu’il n’y a plus d’amour possible entre deux « mêmes », hommes et femmes, sinon une caricature qui n’a guère su, ce qui est sans doute significatif, inspirer le génie des arts et lettres. Explication de Nicolas Berdiaeff, dans « esprit et réalité » : « L’amour exclut l’identité, il exige la distinction, l’existence de « l’autre » .

Et Jean de la Croix, traduit par Claude Tresmontant, montrait pour sa part le « mécanisme » de cette synthèse transcendantale de l’amour, totalement impensable par définition en ‘pensée terre-à-terre’ :
« L’amour fait une telle sorte de ressemblance en la transformation des aimés ( la transformacion de los amados) qu’on peut dire que chacun est l’autre, et que tous deux sont un, parce que en l’union et la transformation d’amour, l’un donne possession de soi à l’autre, et chacun se laisse, se donne, et s’échange pour l’autre, et ainsi chacun vit en l’autre, et l’un est l’autre, et les deux sont un par transformation d’amour. » St Jean De la Croix , le cantique spirituel, strophe XI.(je souligne et grasseye).

De cela il résulte que si la formule d’Elisabeth Badinter, « l’un est l’autre » veut être fidèle au vécu de l’amour, il faudrait dire à la fois « l’un est et n’est pas l’autre », ce qui ne servirait pas à grand-chose pour notre langage, sauf à préciser que le langage humain ne peut pas faire parvenu à la limite du mystère.

Au final, le couple a donc, selon Berdiaev, à se reconnaître ni plus ni moins qu’une vocation mystique. Et dès lors que cet appel d’éternité est entendu comme tel, ce sont les anciennes valeurs qui se trouvent marginalisées : l’enfant, la famille, le mariage lui-même ou, du moins, la fonction sociale traditionnelle pour laquelle il avait été institué. En revanche se trouvent promus des aspects déjà présents mais encore subalternes : le couple en tant que couple, la femme en tant que femme , la sexualité, la mystique conjugale ( déjà largement présente dans l’œuvre d’art …)

 

Chapitre 5 Les philosophies de l’amour. Wladimir SOLOVIEV.


T R O I S A U T E U R S

Trois auteurs « chrétiens » donc se retrouvent, sans concertation et même quasiment se connaître, pour promouvoir une sortie positive du mariage et de la famille traditionnels, et notamment pour relativiser la fonction de procréation traditionnellement dévolue au couple :

Vladimir SOLOVIEV ( 1853 - 1900)

Nicolas BERDIAEV ( 1874-1948 )

Pierre TEILHARD DE CHARDIN ( 1er mai 1881 -Pâques1955)

Ainsi ces trois auteurs convergent pour exprimer une thèse passablement audacieuse à propos du couple, en ce sens qu’ils lui découvrent une vocation à la fois sublime et parfaitement réaliste, au point même que cet idéal qu’on pourrait dire d’accouplement spirituel apparaît à l’homme et à la femme comme un avenir obligé, fût-ce sur le long, le très long terme.

 

V l a d i m i r S O L O V I E V

A tout Seigneur tout honneur, c’est Soloviev qu’il importe de citer en tout premier, ne serait-ce qu’en fonction de l’influence, qu’il a eue sur les deux autres, Berdiaev et Teilhard.

De fait, chronologiquement et philosophiquement, c’est bien lui qui a remis en lumière le thème de l’AMOUR. Paradoxalement cette notion aussi centrale n’avait jamais plus été analysée depuis Platon, ainsi que le rappelle Olivier Clément : « Le mystère même de l’amour entre l’homme et la femme est resté presque ignoré des Eglises, peut-être jusqu’au Sens de l’amour de Vladimir Soloviev, à la fin du XIXè siècle. » ( La révolte de l’Esprit, p.70)

« Presque ignoré des Eglises », soit un gentil euphémisme pour ne pas dire que, ignoré, il l’a été totalement, voire même rejeté et condamné ( cf Onfray expert ès platitudes du genre), par les Eglises chrétiennes d’Occident. En revanche le christianisme oriental, lui, (et lui ignoré d’Onfray) est resté peu ou prou imprégné de sa mystique originelle, c’est-à-dire d’amour divin.

Ce qui est dire, autre conséquence attendue, que si les Eglises ont à ce point « ignoré » ce qui aurait dû être leur ‘spécialité’, à plus forte raison la pensée philosophique profane, elle, aura plus qu’ « oublié » d’étudier cette notion d’amour. Elle l’a systématiquement dédaignée et reléguée dans ses tiroirs - la sexuation humaine avec - sous prétexte que cet « amour » était d’odeur bien trop douteuse. Au mieux on nous fourgue l’ « amor intellectualis » d’un Spinoza, ou la sagesse de l’amour, soit une myopie volontaire qui nous signifierait que seule la raison, c’est-à-dire l’intelligence de l’homme, notamment l’homme masculin ( !), mérite considération, et en tout cas prédomine sur ses facultés, non seulement l’amour sexuel, mais aussi l’amour tout court.

Et d’autre part, si SOLOVIEV mérite d’être cité le premier dans cette révolution de la philosophie de l’amour c’est donc en fonction de l’influence de son livre de référence « Le Sens de l’amour » , publié en 1893.
Influence explicite en ce qui concerne Berdiaev, implicite en ce qui concerne Teilhard de Chardin, bien que cette influence de Soloviev sur Teilhard ait été dûment remarquée et soulignée par son premier commentateur, le Père Henri de Lubac, voir la note page 86 de l ‘ « éternel féminin », [titre repris d’une nouvelle de Teilhard] :

« …étonnantes ressemblances avec l’antécédent que nous offre le Sens de l’amour de Soloviev » , p 204 « …affinités remarquables entre la pensée de Teilhard et celle de Soloviev » .

*
le sens …du « Sens de l’amour ».

La thématique du « Sens de l’amour » - une petite plaquette d’une centaine de pages - en est indiquée dès les toutes premières lignes, mais d’abord de façon négative, ainsi :


CHAPITRE PREMIER.

NOTES PRÉLIMINAIRES

I

On considère ordinairement comme la raison d’être de l’amour sexuel la multiplication du genre, l’amour servant à celle-ci de moyen. Je tiens ce point de vue pour faux, non seulement pour des motifs idéologiques, mais surtout à raison de faits d’histoire naturelle, etc. »


Ses trois premières phrases, donc, et ce qu’elles veulent signifier :

le sens de l’amour sexué humain n’est pas, n’est plus la procréation, mais …

Mais quoi justement ? C’est tout l’objet du livre bien sûr que de (dé)montrer le « sens positif de l’ « amour ». En quelque sorte, la pensée de Soloviev commence là où le féminisme s’arrête et se tait. Ce sens de l’amour, Soloviev le résume cette fois dans les toutes dernières lignes du livre, notamment en rappelant le sens du mot … « sens » qui est, sauf à n’avoir pas …de sens, de relier au Sens donné par la Vérité objective. En dehors de ces majuscules les sens ne peuvent que se neutraliser et s’égaliser les uns les autres dans une immense et absurde indifférence, à laquelle l’athéisme, en sa métaphysique de l’Absurde, attribuera la seule majuscule légitime selon lui (mais au nom de quelle « vérité » ?).

Ce que Soloviev explique au long de son petit livre c’est que
le sens de l’amour, en particulier et en général, n’est plus la procréation mais la promotion de l’humanité à l’immortalité infinie. Rien que ça.
« Ayant relié …l’amour individuel et sexuel à la substance de la vie générale, j’ai accompli ma tâche immédiate, celle de déterminer le sens de l’amour , par ce qu’on entend précisément par sens de tel ou tel objet ses liens internes avec la Vérité générale » ( = les toutes dernières lignes de son essai)


Cette « substance de la vie générale » est une autre manière de dire que le vécu de l’amour véritable, justement et communément appelé le ‘grand amour’ est précisément de …vivre la Vie avec un grand V. (Et il y a sans doute toujours, ne fût-ce qu’un soupçon, une graine d’absolu, dans les amours les plus médiocres, d’où la fascination universelle de cette ‘expérience’)
Un fait très fréquemment attesté, exemple par Stan Rougier : « L’amour humain, si pauvre, si misérable soit-il, est la seule référence que nous ayons pour ressentir « ce qui se passe » en Dieu » ( La révolte de l’Esprit, p. 422). La ‘ seule référence ‘ ….

Ou Jean GUITTON, l’ « amour humain », 1948:
« Le gamin de Paris qui rencontre une midinette, sous les formes les plus conventionnelles, avec des gestes inspirés par le cinéma de quartier, avec des paroles tirées d’une chanson des rues peut faire une expérience qui, si mêlée qu’elle soit, demeurera comme un rayon issu d’un autre monde ».

Ou Bernard BRO, le moi inconnu, 1980 :
« Il n’y a pas deux amours. …D’Apollinaire à Edith Piaf, de Louise Labbé à Robert Desnos : c’est le même cri que vous entendez chez Hadewich d’Anvers, Jean de la Croix ou Elisabeth de la Trinité, les textes sont interchangeables. »

Vivre la Vie mais aussi la faire vivre, cette Vie, hic et nunc.

En d’autres termes en effet, et de façon plus révolutionnaire encore, mais authentiquement christienne, c’est l’amour humain qui est promu agent principal de cette trans-figuration, de la « figure » temporelle à la figure éternelle, Voie-Vérité-Vie proposée à l’humanité par la « bonne nouvelle ».

L’amour véritable, non seulement est expérience de Dieu, mais a pour ambition implicite de réaliser cette transcendance. Il s’agit pour l’amour non seulement de « vivre la Vie avec un grand V » mais de la révéler, de la réaliser et d’en faire Vivre notre dimension temporelle et immanente.

Hélas, déplore l’auteur, c’est l’inverse qui se passe le plus souvent. Au lieu que ce vécu absolu soumette et relativise…le relatif, c’est lui qui se subordonne au relatif et tente de …l’absolutiser ; selon cette mystérieuse et ontologique perversion que les chrétiens appelaient le péché originel ( « appelaient » car évoquer ce thème est devenu –heureusement - aussi obsolète, même en Eglise, que de parler d’enfer, de pénitence ou de rachat…) . Au lieu que l’amour ait obéi à sa vocation d’éterniser le temporel, les amants, sauf improbables exceptions, n’ont qu’une hâte, celle de vouloir temporaliser et aplatir autant que possible la fulgurance gracieusement reçue de l’éternité. « Presque tous [ =les amoureux] abdiquent » constate Bernard Bro, d’où l’échec constamment déploré « Il n’y a pas d’amour heureux » and so one…Au lieu que l’Autre soit adoré en l’autre, c’est cette femme-là parmi les autres qui sera idolâtrée. Momentanément.

*

le sens même de l’évolution

Pour sa (dé)monstration l’argumentation de Soloviev se fonde sur l’idée même d’évolution, qui, alors, venait d’être émise.
L’amour agit, telle une force d’union cachée au sein du multiple, à l’encontre des forces de division et de conservation de cet état centrifuge de multiplicité.
Avec l’apparition de la vie animale, et pour son développement, cette force d’unification prend de plus en plus une forme sexuelle directe.

Mais, avec l’âge humain, cette sexualité brute se double d’une aura de sentimentalité qui, affirme Soloviev, réclame une satisfaction propre et ultra-sexuelle. Cette nuance ontologique nouvelle est proprement le sentiment d’amour.

Et comme pour les étapes antérieures, lorsque l’évolution passe par une phase de « lissage » qui dissimule les seuils, cette transition dans l’échelle des êtres se mêle encore avec les éléments de l’étape à dépasser. Ainsi le sentiment d’amour peut se confondre assez largement avec la sexualité, selon un effet de pesanteur réactionnante exercée par l’échelon en voie de « révolution ».

Il s’agit donc pour l’homme de s’appuyer sur cette sexualité animale humanisée pour la ‘surdépasser’ à la dimension proprement et exclusivement humaine. Tandis que, sous couvert de besoin et de par le plaisir lié à sa satisfaction, l’activation sexuelle était entièrement subordonnée à l’impératif de la reproduction, selon cette ruse sensuelle si bien décrite par Shopenhauer, avec l’homme cet instinct à fonction biologique ne se satisfait plus, ou de moins en moins, de la seule copulation sexuelle. Au contraire, celle-ci se révèle volontiers réductrice et décevante eu égard à la demande surconsciente du sentiment qui l’accompagne. A la dimension humaine, la sexualité peut se sublimer selon le fameux processus mentionné par Freud, mais que, semble-t-il, son génie s’est gardé de, ou n’a pu, examiner de plus près. Il ne cachait pas, en effet, sa répulsion pour tout ce qui, de près ou de loin, avait quelque relent de spiritualité : « je suis aussi fermé à la musique que je le suis à la mystique. » (une de ses lettres). Bravo et merci pour cette franchise !

En revanche, Jung, lui, s’engouffrera dans cette ‘entrouverture’ pour y faire découvrir l’infinitude du réel. Il n’est donc pas étonnant qu’il s’inscrive directement dans la postérité de Soloviev. Dans cette perspective, au lieu que l’homme se joigne à la femme pour « fonder une famille » et pour que leur progéniture assure à son tour l’avenir de la ‘génération’, cet horizon avoue de plus en plus son insuffisance foncière. L’union homme/femme veut se faire en soi et pour soi, indépendamment et au-delà de la production d’enfants. Elle se veut durable autant que possible, et même pérenne. Alors, en cette surexistence, le couple est amour plus qu’il ne le fait, car deux ne sont plus qu’ UN au point que la mort de l’un ou de l’autre sera elle-même vécue comme une tragédie peut-être dépassable.

de l’éternité à l’éternité.

L’amour, tout amour, réclame et aspire à l’éternité.

Mais, là aussi, Soloviev invite à démêler dans le continuum de l’histoire, entre les sens imbriqués du mot « éternité ». Il y a éternité et éternité, l’éternité du temps qui ‘dure toujours’, et l’éternité comme absence même de temps. La bonne et la mauvaise. L’authentique et sa contrefaçon.

La mauvaise c’est celle qu’on trouve volontiers dans ce sens d’ ‘éternité’ que l’attachement au temps a comme détourné et annexé. L’ éternité ne serait alors que le temps prolongé à l’infini quantitatif, le temps ordinaire mais indéfini. Ce sens est encore le sens utilisé spontanément par tout un chacun, -quoique récusé par la physique elle-même - mais en tant que métaphore. C’est lui qui est référé lorsque, par voie de conséquence à sa vocation d’éternité, on fait rimer amour avec toujours…alors même que cet adverbe toujours ne rime pas à grand chose puisque, apparemment, nous sommes tous condamnés à mort. On réduira donc volontiers cette pseudo-éternité au seul temps de la vie « je t’aimerai jusqu’à la mort…toute ma vie …à jamais …» (voir les mille chansons d’amour) Mais pour Soloviev cette demande de pérennité pour l’amour humain est une mauvaise interprétation de la demande inconsciente pressée par le vif sentiment d’amour mutuel, lorsqu’il se présente. C’est la déviation catastrophique mais habituelle opérée à contre sens de ce qui n’est ni plus ni moins que la bonne nouvelle du « ciel » arrivé chez nous, même sous forme de « faibles lueurs » :
«
LE SENS DE L'AMOUR, 1893, P.114-115 :
« Il existe de faibles lueurs d'une autre lumière, d'un autre monde, faibles lueurs auprès desquelles les « té¬nèbres de la vie quotidienne sont encore plus sombres, tout comme les ténèbres qui suivent les crépuscules lumineux d'automne ». Si ces lueurs ne sont que trompeuses, elles ne peuvent évoquer à la mémoire que la honte et l'amertume du désenchantement ; mais si elles n'ont pas été trompeuses, si elles nous ont donné accès à une certaine réalité qui, depuis, s'est fermée et a disparu pour nous, pourquoi devrions-nous nous contenter de cette disparition ? — Si ce qui est ainsi perdu était la vérité, alors la tâche de la conscience et de la volonté ne serait pas de tenir cette perte pour définitive mais d'en comprendre et écarter les causes.
La cause la plus proche, comme il a été montré au chapitre précédent, consiste à fausser le rapport amoureux lui-même. Ceci commence très tôt : à peine l'exaltation pathé¬tique de l'amour a-t-elle eu le temps de nous faire entrevoir une autre réalité — meil¬leure —, ayant un autre principe et une autre loi de vie, qu'aussitôt nous nous efforçons de mettre à profit l'énergie qui se développe en raison de cette révélation, et cela, non pour progresser selon son appel, mais seulement pour nous enraciner plus solidement et nous installer d'une manière plus stable dans cette mauvaise réalité antérieure, au-dessus de laquelle l'amour vient de nous élever quelque peu ; la bonne nouvelle nous venant d'un paradis perdu, la nouvelle que nous pouvons y retourner, nous la tenons pour une invitation à nous établir définitivement au pays d'exil, entrant au plus vite en possession pleine et héréditaire de notre parcelle de terre, avec ses épines et ses chardons. Alors que la passion d’amour abolit notre état limité et personnel, ce qui en constitue le sens fondamental, on en vient ainsi à un égoïsme à deux, puis à trois, etc… Certes c’est toujours mieux que l’égoïsme du moi seul, mais l'aube de l'amour laissait entrevoir des horizons tout autres. »

Ce que réclame le sentiment d’amour, ce qu’appelle passionnément l’union entre un homme et une femme, c’est bien l’éternité, mais en son sens vrai de dimension transcendantale au-delà du temps. L’ « éternité » , alors pressentie par le couple, fût-ce par un seul rai, c’est l’absence même de temps, le ‘ciel’ sur la terre, tel que chanté par la poésie et la mystique depuis …le fond des temps.
Or dire que l’amour a vocation de réaliser l’éternité ici même, c’est dire, au sens propre, que l’amour humain, du moins à hauteur de sa vérité vraie, a pouvoir sur le temps et la mort censée l’abolir « à tout jamais ». « L’amour plus fort que la mort » , la formule doit véritablement être prise au sens propre, l’amour éternise potentiellement l’homme. « Le dernier ennemi a être vaincu sera la mort. » dit St Paul, et Soloviev a compris toute la portée ‘finie-infinie’ de ce message. « Celui qui aime » refuse de se « résigner » face à la mort. C’est la suprême et irréversible sublimation que l’auteur nous laisse entrevoir :

«(17) A propos de discussions récentes concernant la mort et la peur de la mort, il faut faire observer qu'outre la peur et l’indifférence, également indignes d'un être qui pense et qui aime, il y a encore un troisième comportement, la lutte et le triomphe de l’homme sur la mort. Il ne s’agit pas de sa propre mort, dont les personnes de bonne santé morale et physique ne se soucient pas beau¬coup, mais de la mort d'êtres chers, de cette mort, à l'égard de laquelle il est impossible pour celui qui aime de demeurer indifférent (voir Joan. XI, 33-38). Sous ce rapport, la résignation ne serait une exigence de la rai¬son, que si la mort d'une personne déterminée était une issue absolument inévitable. Mais, c'est ce qu'on ne fait jamais que supposer, sans le démontrer, et non sans rai¬son, puisque le démontrer est impossible. Que, dans cer¬taines conditions, la mort soit indispensable, c'est incon¬testable, mais que ces conditions soient les seules possi¬bles, qu'on ne puisse les modifier et que, par conséquent, la mort soit une nécessité absolue, de cela il n'y a pas ombre de fondement rationnel. (Note de l'auteur.) { Le sens de l’amour, p.91). Gllups…

S’il y a « message chrétien », aussi ‘incroyable’ puisse-t-il paraître, c’est exactement celui-là. L’amour véritable dont la grâce est de voir et saisir l’absolu de l’autre, ne peut s’effectuer qu’au sein de cet absolu par régénération de la « chair » à son état originel.


Vladimir SOLOVIEV, encore :

« Dès que le domaine vital de l'union d'amour est transféré dans la réalité maté¬rielle concrète, aussitôt l'ordre d'union lui-même se trouve faussé d'une manière corré¬lative. Son fondement mystique : « Ce n’est pas d'ici-bas », qui se révélait dans la passion originelle, est oublié, comme une exaltation tout à fait passagère ; l’union physique qui ne doit être que la manifestation ultime et conditionnelle de l'amour est considéré comme objet désiré avant tout, comme but essentiel et condition indispensable. Cette manifestation prend la place de la condition première, laquelle est ainsi privée de son sens humain et revient au sens animal ; dès lors, l'amour est non seulement impuissant contre la mort, mais il devient lui-même fatalement une tombe morale, bien avant que la tombe physique ait englouti les amants.
La résistance directe et personnelle à un tel ordre faux est plus difficile à accomplir qu'à comprendre. On peut l'indiquer en quelques mots : pour supprimer cette mau¬vaise organisation des phénomènes vitaux, il faut d'abord la reconnaître comme anormale, affirmant par le fait l'existence d'une autre organisation — normale — où ce qui est extérieur et fortuit est subordonné au sens interne de la vie. Semblable affirmation ne doit pas rester sans preuves ; à l'expérience des sens externes doit être opposée, non un principe abstrait, mais une autre expérience, l'expérience de la foi. Cette dernière est incomparablement plus difficile que la pre¬mière, car elle est conditionnée par une action intérieure plutôt que par une impression venant du dehors. Ce n'est que par des actes répétés d'une foi consciente que nous nous mettons en rapports réels avec ce qui existe en vérité, nous mettant ainsi en rapports mutuels et réels avec celui qui est notre « autre ». Ce n'est que sur ce fondement que peut être retenu et fortifié dans la conscience ce caractère absolu et indépendant de nous d'une autre personne (et, partant, de notre union avec elle), caractère qui se révèle en elle immédiatement, inconsciemment et sans que nous nous en rendions compte, dans l'exaltation pathétique de l'amour ; car elle vient et disparaît, alors que la foi de l'amour demeure. » ( Le Sens de l’amour, p. 116-117]

 

Difficile dans cette perspective d’éviter de parler d’une spiritualisation de l’amour, voire même de lui donner-découvrir une dimension religieuse, fût-elle métaphorique. Il y a là sans doute même une raison pour laquelle cette notion d’amour est restée quasiment censurée par la pensée officielle ; le risque de mièvrerie et celui d’édification y sont aussi menaçants l’un que l’autre. En tout cas au moins, pour ne pas brusquer, il faut reconnaître dans ce sentiment, encore inouï de la plupart, une sorte de « dématérialisation » de l’amour, un appel à la distanciation sexuelle, déjà plus positivement appelé « sublimation », même par dépit.
une certaine « ascèse »

On peut aller jusqu’à reconvoquer la notion d’ascèse à condition de considérer cette ‘em-bauche’ (= cette mesure anti-débauche) comme plutôt spontanée et dans la logique même du sentiment humain naturel. S’il faut opter, ‘aimer vraiment’ c’est sans doute plutôt en se regardant l’un l’autre « au fond des yeux » qu’on le fera plutôt qu’en se contemplant les fesses. D’autre part, c’est sans surprise qu’on entendra un Moravia ou un Simenon, grands amoureux devant l’éternel ( !), nous confier qu’ ils s’abstenaient de rapports sexuels le temps de leur création littéraire. Un temps au demeurant fort limité – deux trois semaines ! - pour Georges Simenon …

Dans le cas de la création artistique, ou scientifique, intervient inévitablement la notion d’inspiration, qu’on peut définir comme une sorte de compagnonnage ‘œuvrier’ avec l’Esprit. L’Esprit, soufflant où il veut, n’exclut pas pour autant la ‘collaboration’ de stimulants forts matériels et moins recommandables, d’usage si fréquent par ces mêmes créateurs.
Tel n’est pas le cas pour la pratique mystique traditionnelle des monastères, qui se veut, elle, pure et détachée autant que faire se peut des conditions sexuelles et matérielles, pour la production et reproduction d’amour en être et en faire, en sentiment et en actes. La carmélite est « épouse » inspirée de Dieu. L’âpre militance jésuite rechargeait ses batteries à la source même de l’Amour.

la divinisation du couple …

Mais l’ascèse dont peut parler Soloviev n’est pas, n’est plus celle du moine. Pour ce dernier l’union avec Dieu impliquait en quelque sorte la non-union avec la femme. Mais voilà que pour ces trois auteurs, à commencer par Soloviev, c’est tout le contraire originel édénique qu’il faut réhabiliter. Sans doute en un premier temps, le seul moyen de s’unir à Dieu impliquait que l’homme prenne le raccourci du célibat. Mais, insiste Soloviev, c’est là une démarche contre nature même provisoire et obligée. Au commencement, Dieu créa l’homme-et-femme, et non pas le moine, à savoir l’homme « seul ».

…et de l’humanité

Et c’est l’humanité toute entière qui est appelée à la divinisation.

La vocation même de l’homme, et de l’humanité toute entière, est à l’ exact opposé de la voie « monastique. Non pas s’unir « seul à Seul », en Dieu, et quasiment contre la femme, mais, au contraire s’unir avec la femme en Dieu, dans une sorte de ménage à trois. Et c’est cette restauration du ‘deux en Un’ originel d’Adam et Eve que réclame potentiellement le couple humain.

Au total, l’amour véritable se distingue d’un triple écueil, que Soloviev appelle des anomalies de l’amour, à savoir, l’amour essentiellement sexuel, le mariage pour le mariage soit « l'alliance contractée exclusivement dans le domaine de la vie sociale courante », et même l’amour ‘agapique’, sans union des corps, « L'amour soi-disant spirituel (sic) » cultivé par les religieux contemplatifs.
Ainsi :
« Evidemment, cet amour exclusivement spi¬rituel est, lui aussi, une anomalie, tout comme l'amour exclusivement physique, tout comme l'alliance contractée exclusivement dans le domaine de la vie sociale courante. [= le mariage courant]
La norme absolue et vraie, c'est la res¬tauration de l'homme intégral ; aussi, dans tous les cas où cette norme est viciée, dans un sens comme dans l'autre, le résultat pré¬sente toujours un phénomène anormal et contre nature. L'amour soi-disant spirituel est un phénomène tout à la fois anormal et vain, car cette séparation du spirituel et du sensuel à laquelle il aspire s'accomplit déjà de la manière la plus complète par la mort.
L'amour spirituel véritable n'est ni une faible imitation de la mort, ni une anticipa¬tion de celle-ci : il est un triomphe sur la mort. Il n'est pas une séparation de l'immor¬tel et du mortel, de l'éternel et du temporaire, mais une transformation du mortel en immortel, une manière de recevoir ce qui est tem¬poraire dans la catégorie et le domaine de l'éternel. La spiritualité fausse est la négation de la chair ; la vraie spiritualité, c'est sa régénération, son salut, sa résurrection. » (Le Sens de l’amour, p.96).

C’est aussi là la racine du malentendu entre « croyants » et « incroyants » à propos de l’amour et de la mort, et de leurs rapports mutuels. Tandis que l’incroyant ne peut qu’accueillir et accepter la mort comme une fatalité naturelle et nécessaire – voir le fameux « à la fin c’est toujours la mort qui gagne » (Staline) - et d’autre part refuser l’Amour, dès lors classé comme rêve totalement inapproprié et même perturbant pour la vie ordinaire, le vrai croyant, lui, accueille l’Amour avec le plus grand A possible et s’y associe comme à la Réalité même, pour refuser le principe même de la mort et Lui soumettre cette pseudo destinée humaine avec la certitude de finalement la réduire et la vaincre définitivement.

Vladimir SOLOVIEV Le sens de l’amour :

Pages 116-117
Dès que le domaine vital de l'union d'amour est transféré dans la réalité maté¬rielle concrète, aussitôt l'ordre d'union lui-même se trouve faussé d'une manière corré¬lative. Son fondement mystique : « Non pas d'ici-bas », qui se révélait dans la passion originelle, est oublié, comme une exaltation tout à fait passagère ; ce qui ne doit être que la manifestation ultime et conditionnelle de l'amour est considéré comme objet désiré avant tout, comme but essentiel et condition indispensable. Cette manifestation — l'union physique — prend la place de la condition première, laquelle est ainsi privée de son sens humain et revient au sens animal ; dès lors, l'amour est non seulement impuissant contre la mort, mais il devient lui-même fatalement une tombe morale, bien avant que la tombe physique ait englouti les amants, [autre traduction]
Dès que l’expérience de Vie est détournée vers la seule vie contingente, aussitôt c’est la nature même de l’union d’Amour qui se trouve faussée d’une manière corrélative. Son fondement mystique dans l’au-delà qui se révélait au début de la passion, est oublié, comme s’il n’avait été qu’une exaltation passagère ; et ce qui ne doit être que la situation circonstancielle de l’Amour devient une fin en soi, essentielle et nécessaire.
Cette conjoncture socio-matérielle –l’union physique particulière- se substitue à l’union spirituelle première, laquelle est privée de son sens spécifiquement humain et revient au sens strictement animal ; dès lors l’amour est non seulement impuissant contre la mort, mais il devient lui-même fatalement une mort morale, bien avant que la mort physique ait englouti les amants,


l’inversion des « normes »

Ce rapport entre Réalité et réalité implique un rétablissement et une réhabilitation des normes avant la per-version qu’elles subissent habituellement. C’est le croyant en la Vie majuscule qui a « raison » de considérer la mort comme anormale, et non le résigné mort-vivant qui enterre ses morts en attendant la sienne.

(Soloviev, suite du passage cité plus haut.) La résistance directe et personnelle à un tel ordre faux est plus difficile à accomplir qu'à comprendre. On peut l'indiquer en quelques mots : pour supprimer cette mau¬vaise organisation des phénomènes vitaux, [= ce rapport inversé entre vie et Vie, réalité et Réalité] il faut d'abord la reconnaître comme anormale, affirmant par le fait l'existence d'une autre organisation — normale — où ce qui est extérieur et fortuit est subordonné au sens interne de la vie. Semblable affirmation ne doit pas rester sans preuves ; à l'expérience des sens externes doit être opposée, non un principe abstrait, mais une autre expérience, l'expérience de la foi. (= exit toute prétendue preuve rationnelle de l’existence de Dieu. La seule preuve efficace de son existence c’est la rencontre directe avec Lui ) Cette dernière est incomparablement plus difficile que la pre¬mière, car elle est conditionnée par une action intérieure plutôt que par une impression venant du dehors. Ce n'est que par des actes répétés d'une foi consciente que nous nous mettons en rapports réels avec ce qui existe en vérité, nous mettant ainsi en rapports mutuels et réels avec celui qui est notre « autre ». [ = alors, dans cette ‘expérience’ « je est un Autre ». ] Ce n'est que sur ce fondement que peut être retenu et fortifié dans la conscience ce caractère absolu et indépendant de nous d'une autre personne (et, partant, de notre union avec elle), caractère qui se révèle en elle immédiatement, inconsciemment et sans que nous nous en rendions compte, dans l'exaltation pathétique de l'amour ; car elle vient et disparaît, alors que la foi de l'amour demeure. »

 

le sens universel de l’amour
L’amour humain est donc une grâce divine donnée à l’humanité pour l’édification de sa nature spirituelle. Ou, plus exactement, cette grâce est simplement proposée ; si bien que cette évolution n’a rien d’inéluctable, peut-être contrairement aux étapes franchies précédemment sur l’échelle des êtres. La liberté individuelle est en effet un apport tout à fait essentiel à ce moment critique. La valeur de l’amour est intrinsèquement conditionnée par cette situation de liberté, c’est même là tout le risque et la radicalité ontologique de la création. Le pas de l’animal-humain à l’humain-divin peut très bien ne pas être souhaité individuellement. Quand même il ne resterait plus que cette ‘sublime’ voie d’amour à explorer, le libre ego de l’homme, si soucieux précisément de ne pas se perdre en quelque autre que ce soit, peut fort bien considérer l’amour comme une ‘aliénation’ – ce qu’il est, nous dit Rimbaud- et refuser de s’y abandonner, en un mot refuser d’aimer. Pour son plus grand dam….

Le mystère ne s’éclaircit que partiellement mais, le chrétien, rappelle Soloviev, est un irréductible optimiste. L’amour est la panacée qui, finalement, triomphera de tous les obstacles.

 

Chapitre 6 Les philosophies de l’amour. Nicolas BERDIAEV.


N i c o l a s B E R D I A E V


Nicolas Berdiaev relaie au XXè siècle, l’essentiel du message de Soloviev, qu’il revendique explicitement : « Le sens de l’amour, de Soloviev est l’ouvrage le plus remarquable relatif à l’amour » ( note p.199, Esprit et liberté »).

Notamment dans son ouvrage « le sens de la création »
- que lui-même traduit et appelle plutôt « le sens de l’acte créateur » , un titre semble-t-il nettement plus adéquat -,
et tout particulièrement dans ses chapitres VIII et IX …qu’il faudrait citer entièrement.

le sens de …« création » ?
Une précision préalable, « création » doit être compris ici au sens de « créativité » de l’homme,- artistique, technique, par exemple - et non pas vraiment Création au sens biblique de la Genèse, quoique la créativité peut et doit être dûment comprise comme étant aussi une collaboration à l’achèvement de la Création divine. C’est même en ce sens qu’on peut comprendre la fameuse sentence de Marx : « la philosophie n’a pas mission d’interpréter le monde mais de le transformer », ce qui ne peut se faire à partir du déjà donné, du moins de lui seul. La création, en ce sens, suppose du tout nouveau par rapport au déjà créé.

Certes Berdiaev reconnaît explicitement sa filiation d’avec Soloviev, ce qui n’en fait pas pour autant un clone. L’épaisseur de son livre « le Sens de la création », relativement au « sens de l’amour », suppose qu’on y trouve bien autre chose qu’une réplique de la pensée de Soloviev ; mais il s’agit ici de ne retenir que ce qui concerne le rapport du couple à la procréation. Et la place subséquente que la famille a pu tenir dans la théologie traditionnelle.

terminologie, suite.

Dès le début du chapitre VIII du « sens de la création », l’alpha et l’oméga de sa thèse est en place.
Ce chapitre est intitulé « La création et la sexualité. Le masculin et le féminin. L’espèce et la personnalité » ce qui réclame de continuer la parenthèse « vocabulaire ».

L’œuvre date du tout début du XXè siècle – 1911-1914- et la traduction n’est guère plus récente. Ainsi lorsque Berdiaev parle de « sexualité », plus que le seul appétit libidinal, il évoque ce qu’on appellerait aujourd’hui la sexuation, ou la division sexuelle, soit l’attrait intersexuel humain déjà présent dans le monde animal.
D’autre part, le terme de « personnalité » n’a jamais pour lui le sens de force de caractère, et moins encore celui de personnage important, mais plus simplement le sens ontologique de « personne ». Si le terme existait, Berdiaev aurait certainement retenu celui de « personnité ». L’homme, et l’homme seul, est non seulement un individu du genre, mais, de par sa conscience-liberté, il est spécifiquement une « personne », - un mot très grave pour lui - à l’image même des personnes divines.
Enfin, la « génération », (et son produit, le « genre ») un terme récurrent sous sa plume, signifie pour lui, non pas quelque tranche d’âge, mais l’acte de « générer », pris en ‘général’, - le mot s’impose- soit tout simplement la reproduction de l’espèce ou, autrement dit encore, ‘ génération’ désigne la fonction naturelle de procréation qu’il considère comme une forme de « création » à dépasser-sublimer.

Il faut aussi remarquer la place importante qu’il donne à la fonction de « péché », soit une notion théologique plus qu’obsolescente pour un esprit moderne, y compris chrétien. En fait, on peut déjà présumer que ce péché-là, qui n’a jamais pesé dans la doctrine orthodoxe, a peu à voir avec son lugubre cousin latin. Et dans la pensée de Berdiaev, il s’agit toujours de le considérer en tant que paramètre théologique, sous l’angle ontologique d’une très énigmatique ‘faillance’ originelle. N’était sa remarquable fécondité explicative, ce douteux péché originel, n’aurait rien qui puisse le légitimer. En quelque sorte, ce serait exactement l’effet permanent de déviation universelle, d’origine incertaine, que Simone Weil analysait sous le concept de « pesanteur » ( voir le titre de son livre « La pesanteur et la grâce »), rien de plus.

la sexualité, une « anomalie » ?

Exemple de « pesanteur déviante », la sexuation. Ce qu’il s’agit de poser d’emblée, en effet, c’est que l’être humain n’est sexué que par défaut. Originellement, il était créé homme et femme, c’est-à-dire androgyne, et de par sa relation de couple il a à le redevenir. Le genre humain doit se départir du genre animal pour réaliser et incarner le genre divin. Tel le Christ, premier ‘humano-divin’.

« L’homme reconnaît dans la sexualité les racines métaphysiques de son être …à cet égard, le secret de l’être est déposé dans la sexualité » .

« le fait que l’homme se définisse en individu masculin ou féminin, indique clairement que le sexe est quelque chose qui intéresse l’être lui-même, et non une de ses fonctions. »

Dans cette perspective, la division sexuelle est un défaut, et sa solution introuvable au seul plan humain. La complémentarité homme/femme, du moins à notre dimension d’immanence, est une illusion. Contrairement à une certaine prétention, l’union des corps, loin d’engendrer l’union des âmes, n’aboutit au mieux qu’à l’orgasme simultané, soit deux autismes à leur acmé et une discrète mais patente frustration, voire une humiliation, eu égard à la demande ontologique profonde de la ‘personne’ intégrale.
Il y a donc une erreur persistante à penser que la division sexuelle puisse se résoudre par l’union des corps. Mais une autre bévue, et sans doute bien plus dommageable, a été de rejeter, sous instance d’une mauvaise ascèse, aussi bien l’acte sexuel que la sexualité elle-même.
« Ce serait une erreur déplorable que de confondre, comme on le fait souvent, la sexualité avec l’acte sexuel. »

Ce qu’il faut c’est reconnaître une sexualité spécifique qui appelle l’être humain à la fois au maintien du genre et/puis à son dépassement. La sexualité n’est pas que pour l’acte sexuel, tandis que l’acte sexuel, lui, n’est que pour la procréation et/ou la jouissance personnelle distinguée de la conception. Selon Berdiaev cet objectif, traditionnellement assigné à la sexualité, est voué à être effacé par l’évolution. Dans un premier temps, en voie de disparition, ce dépassement s’est effectué par le refus de la sexualité elle-même. Une certaine ascèse négative d’ « eunuque volontaire » rejette à la fois l’acte sexuel et/ou la sexualité. Mais l’homme n’a pas, par essence, vocation à la vie monastique, amputée de la vie sexuelle. Le moine est étymologiquement « seul », or « il n’est pas bon que l’homme soit seul ». Il s’agit, tout au contraire, de faire de la polarité sexuelle une énergie proprement humaine, destinée à son assomption dans l’unitrinité divine.


La vocation du couple n’est plus, ou n’est pas seulement, de se faire « deux en un » …en un troisième qui serait l’enfant, mais « deux en Un », soit en l’UN déjà là , ce qui , bien sûr, n’a de sens qu’à condition de reconnaître la Réalité de la réalité, c’est-à-dire ce qu’on appelle conventionnellement et traditionnellement « Dieu ». Encore que cette théologie de l’incarnation du « deux en Un » soit impensable en dehors de la christologie, i.e. la théologie du Christ, premier homme-Dieu .

2è partie du chapitre VIII du « sens de la création », la procréation comme objectif de l’individu et du couple est donc très insuffisante pour l’aboutissement de sa vocation profonde qui est la création et le rétablissement de l’Un-ité personnelle et générale. La reconnaissance et la promotion de l’Un-ivers au sens propre du terme.

La Trans-Figuration…

« La communauté conjugale s’érige en figure prophétique du Royaume de Dieu : l’Unité universelle, la communauté du Masculin et de Féminin dans leur totalité en Dieu. »

« Le pouvoir créateur de l’individualité s’amoindrit et s’affaiblit par la reproduction ».
Ce qu’il faut, c’est, non pas la reproduction de soi dans un cycle insensé de mauvaise éternité, mais la procréation d’une essence éternelle par delà notre espace-temps.

« Dans la profondeur de la vie sexuelle, la création doit vaincre la parturition, la personnalité [vaincre] l’espèce, le lien avec l’Esprit [vaincre] celui qui nous unit à la nature par la chair et le sang.

ceci peut être la découverte de l’androgyne, en qui la nature humaine porte la ressemblance de Dieu »

Sens de la création, Chapitre IX.
LA CREATION ET L’AMOUR . LE MARIAGE ET LA FAMILLE.

Dans cette perspective toute nouvelle proposée à la sexualité, les mentalités « courantes » , chrétienne et profane sont l’une et l’autre également dépassées.

« La conception « chrétienne » courante rejoint la conception mondaine courante, en ce qu’elle reconnaît trois états dans la vie sexuelle : la conjugalité, l’ascétisme et la débauche . Aucun autre aspect du problème n’est admis dans cette conception moyenne »
Or « cette conception a toujours trait à l’acte sexuel, et jamais à l’amour sexuel. On parle du sexe et on oublie l’amour. »

Et dans le « on » il y a, il faut le rappeler, l’Eglise elle-même, en tout cas l’Eglise catholique, pour laquelle il y a mariage authentique si et seulement si le couple …a copulé, qu’il y ait amour ou pas entre les époux. Jamais l’Eglise latine n’a exigé la condition d’amour mutuel pour bénir une union. A l’instar de la mentalité ordinaire elle supposait cette condition présente, elle ne l’exigeait ni ne la vérifiait ; de fait le mariage d’amour n’est devenue la norme que depuis quelques décennies.

Cette réflexion sur l’amour est également absente des conceptions laïques les plus avancées :
« les révolutionnaires extrêmes se sont montrés toujours et partout conservateurs, lorsque était soulevée la question de l’amour. Il est rare de rencontrer une conception révolutionnaire dans ce domaine. Les extrémistes sociaux, les savants les plus révolutionnaires, n’ont envisagé la question de l’amour que sous son aspect physiologique … »
« …les « chrétiens » [cf note 3] et les « gens du monde »…leur théologie et leur science …ignorent la nature véritable de l’amour.
[ ils] ont une position définie en face de l’acte sexuel, mais il est impossible de savoir quel est leur point de vue sur l’amour»

Berdiaev poursuit : « c’est qu’en vérité l’amour sexuel ne se range ni dans la catégorie de la famille, ni dans celle de l’ascétisme, ni dans celle de la débauche. »
« l’amour est même, au sens profond du terme, l’ennemi de l’acte sexuel. »

Or « le mystère de la sexualité ne se découvre que dans l’amour. »

la famille ?
Le « néo-chrétien » Berdiaev est donc sans concession pour « l’idéologie familiale » (sic) :

« la famille a toujours été l’institution par excellence destinée à maintenir l’ordre, l’organisation biologique et sociologique de la vie de l’espèce. »

« il n’est pas de phénomène dans la vie de l’humanité qui se révèle aussi conforme au matérialisme économique que la famille »

« le lien de la famille avec la sexualité n’est qu’indirect et oblique. Quant à son lien avec l’amour, il est encore plus lointain. »

… « le secret de l’amour sexuel, en tant que secret absolu de l’esprit, est inaccessible à la société »

« l’idéologie familiale déclare donc juste et valable l’union de l’homme et de la femme accomplie dans l’acte sexuel. Le thème de la famille repose sur l’acte sexuel ; mais toute autre union d’homme à femme, comprise en dehors du lien familial, est considérée comme inadmissible. »

« le mystère nuptial ne réside pas dans la famille. La famille n’a pas été créée et organisée en vue de l’amour nuptial, mais en vue de l’établissement et du bon conditionnement de l’espèce »

Loin d’incarner et de réaliser l’amour, la famille en fait sa tombe :

« L’organisation vitale, l’organisation familiale sont le tombeau de l’amour . Car l’amour est lié par un lien plus étroit, plus intime à la mort qu’à la naissance : et ce lien a été pressenti par les poètes, a été chanté par eux comme un gage d’éternité. Il y a donc une opposition profonde entre l’amour et la procréation. »

Berdiaev ne saurait être plus clair et ce jugement, assez inattendu dans la pensée chrétienne, mérite d’être répété et souligné :

Il y a donc une opposition profonde entre l’amour et la procréation. »


La thèse se retrouve bien sûr ailleurs dans son œuvre :

« La chrétienté ne peut réaliser ses espérances dans les forces élémentaires de l’espèce, dans les forces élémentaires génitrices qui sont tournées vers la mauvaise éternité des générations qui se succèdent. Le problème fondamental de la vie est aussi le problème de la transfiguration du sexe …la transmutation d’une énergie génitrice en une énergie créatrice. La génération naturelle du vieil Adam doit être transmutée et transfigurée en espèce spirituelle du nouvel Adam. Cela est lié à la découverte du sens mystique de l’amour, amour qui transfigure, tourné non pas vers le temps, mais vers l’éternité. » ( Le nouveau moyen-âge, p.81)

même Nietzsche

Berdiaev peut même citer Nietzsche :

« L’amour n’est donc pas dans l’acte de procréation, tout ce qui est personnel en lui dépérit et c’est un autre amour qui triomphe. Le germe de la décomposition amoureuse est déjà déposé dans l’acte sexuel : « Je n’ai jamais trouvé une femme dont j’eusse voulu avoir un enfant, si ce n’est cette femme que j’aime, car je t’aime ô éternité » « Ainsi parla Zarathoustra. »
( toujours le chap. IX de Berdiaev)

Ce qui est une bonne occasion de prolonger cette citation. Cette façon de parler ( !) de Zarathoustra n’a, en effet, rien de surprenant pour le Nietzsche mystique et lu complètement, né avec Zarathoustra, à Sils Maria, en cette extase mystique que l’on sait, et qui, à l’instar de Berdiaev/Soloviev/Teilhard, lui révéla entre autres réalités, la vocation surnaturelle du couple humain ( et, par voie de conséquence, celle de la femme qui aime : « Que la femme… rayonne d’un monde qui n’est pas encore ! »).

« Ainsi parla Zarathoustra. », chapitre « de l’enfant et du mariage » :

« Mariage : c’est ainsi que j’appelle la volonté à deux de créer l’unique qui est plus que ceux qui l’ont créé.
…Hélas ! cette pauvreté de l’âme à deux ! …Hélas ! cette pitoyable suffisance à deux !
Mariage, c’est ainsi qu’ils appellent tout cela ; et ils disent que leurs unions ont été scellées au ciel.
(…)
Votre amour pour la femme et l’amour de la femme pour l’homme : oh ! que ce soit plutôt de la pitié pour les dieux souffrants et voilés !

… votre amour est un flambeau qui doit éclairer devant vous les chemins d’en haut.
Un jour vous devrez aimer par delà vous-mêmes ! Apprenez donc d’abord à aimer ! …
Il y a de l’amertume dans le calice du meilleur amour»

*


Plus profondément encore, Berdiaev nie que ces valeurs ‘bio-sociales’
aient un rapport avec l’Evangile :

« Le Nouveau Testament, dans son essence mystique profonde, nie la famille, comme il nie l’acte sexuel…, comme il nie l’espèce, comme il nie « le monde » et toutes ses institutions bourgeoises. Il ne saurait y avoir authentiquement de « famille chrétienne »

« Faites des enfants par l’acte sexuel consacré et installez-les dans une économie bien constituée : voilà le thème de la famille « chrétienne ».

« L’utilitarisme économique ne pénètre pas seulement l’idéologie positivo-sociale de la famille, mais aussi son idéologie chrétienne et morale. La famille, comme le gouvernement, n’est pas un phénomène spirituel, elle n’est pas dans l’Esprit . Le mystère du mariage ne s’est pas révélé dans le christianisme. » Gllupps …

Le couple est donc destiné, non pas à la famille, ni à l’enfant, ni à la société. Mais alors, pourquoi le couple, pourquoi l’union, ou la tentative d’union de l’homme et de la femme ?
C’est alors que Berdiaev en arrive à un des passages les plus exaltants de son livre.

Bien au-delà de la famille, au-delà de l’enfant et même au-delà de l’ « acte sexuel », le couple est fait, tout simplement, pour l’AMOUR.


le « sens de l’amour » …selon Berdiaev.

Du moins pour l’amour au sens propre. Ce sens implique, pour être compris, un véritable renversement de point de vue. Pour résumer sa position, on pourrait dire que l’amour conjugal (dans le mariage ou non) n’est pas fait pour le monde, - comme on n’a cessé de vouloir l’y soumettre, pour finalement le dissoudre - mais le couple est fait pour se subordonner, et le « monde » avec lui, à l’AMOUR en Personne.

« l’amour surmonte le double désastre de l’homme et de la femme, par leur réunion dans l’au-delà. L’amour surmonte le désastre de toutes les créatures du monde, dans toutes les parties du monde, par la réunion de tous dans l’au-delà ». Rien que ça.

Hélas la méprise est telle, ancienne et répandue, que cette réversion réclame un changement total d’attitude.
« On ne saurait trouver chez lui [ = Théophane Zatvornik, ‘un des piliers de l’orthodoxie’ (sic) ] rien qui se rapporte à un amour nouveau, conçu en Esprit, à une union neuve de l’homme et de la femme dans un être supérieur, au mystère de la nuptialité »

Et il poursuit avec ce constat désolant :

« Et ce silence de l’orthodoxie et de tout le christianisme au sujet de l’amour, cette négation de l’amour nuptial, reste quelque chose d’extraordinaire, et presque d’effrayant. »

Or, faut-il le redire, ce silence sur l’amour n’est pas seulement celui du christianisme, mais aussi celui de la pensée philosophique, en dépit d’un frémissement ces dernières décennies, ne serait-ce que pour déplorer ce silence assourdissant de la pensée.
Hélas, dans la mesure où cette pensée s’y engage, l’amour s’y trouve volontiers réduit à sa fonction psycho-physique de « désir », observé à travers ses divers avatars libidinaux, voire analysé de façon systématiquement matérialiste à partir de sa manifestation biochimique. C’est-à-dire un point de vue qui a peu de chance de satisfaire davantage l’ « expérience » vécue , mieux que n’ont su le faire traditionnellement les arts et lettres. Et la philosophie mystique.

De fait, cette expérience de l’amour conjugal présente empiriquement un tel caractère d’exception que la pensée profane en est comme « dépassée ». Ou condamnée à la réduire à la dimension terre-à-terre de notre espace-temps.
Et pour cause dirait Berdiaev ! L’amour, perçu dans sa dimension relative, l’ « amour en CDD » , n’est tout simplement plus l’amour. Et l’on ne donne pas cher d’un « amour » qui ne s’exprimerait pas, peu ou prou, en termes de serments éternels. A ce genre d’unions conjugales, le mariage convient sur mesure. L’amour, nous dira Berdiaev, l’amour véritable, lui, tend à se passer, et du mariage, et même du rapport biosexuel.

l’absolu ou rien.
L’amour est une affaire d’ « âmes », néanmoins indissociables des corps. L’Amour ne peut s’écrire qu’avec un grand A – un Sartre ne se gêne d’ailleurs pas pour l’écrire ainsi, et à plusieurs reprises, dans l’ Etre et le Néant - , et pour cet amour transcendant-là, la pensée horizontale et con-ceptuelle ne dispose pas du logiciel adéquat pour le com-prendre et en rendre compte. Et voilà donc pourquoi notre philosophie est muette. Et, de surcroît, aveugle et sourde pour peu qu’elle fasse preuve de mauvaise foi dans ses observations de la vie réelle, celle de l’amour en particulier.

La théologie chrétienne elle-même, voir plus haut, est tellement plombée et appesantie par le seul ici-bas, réduit à son immanence la plus rase, qu’elle a complètement échappé, elle aussi, à l’expérience sans doute la plus exaltante que l’homme puisse faire.
Or, nous fait comprendre Berdiaev, c’est bien elle, et elle seulement, la théologie chrétienne, qui est susceptible de satisfaire le vécu suprême des vrais et ‘grands’ amoureux, fût-il furtif ou même oublié et renié. Plus exactement seul le concept théologique unitrinitaire – du moins pour parler en situation abs-traite du vécu à rapporter – est susceptible de capter cette expérience à sa vraie dimension.
Sinon, et il faut le dire franchement, la mesure de la pensée athée n’a pas la dimension suffisante pour rendre compte de l’amour. Sauf à évoquer l’amour en des termes de mystique, dite naturelle, qui, finalement, ne se départit guère de la mystique tout court, ce qui est presque systématique en matière artistique. Exemple, Jacques Prévert qui, dans son poème « cet amour » personnalise l’amour transcendant, et que citait, édifié, un prédicateur catholique. Ou Breton, ou Aragon.
En revanche, on ne sache pas que tel-le amoureux-se, au plus haut de sa passion, ait été touché-ému et se soit senti-e compris-e par les propos de Sartre ou de Simone de Beauvoir sur l’amour humain…

Impossible donc de comprendre tant soit peu l’amour en dehors de sa dimension propre qui est toujours celle de l’ Esprit absolu.

« le secret de l’amour, le secret du mariage sera dans l’Esprit »

« le mystère de l’amour nuptial est une révélation créatrice sur l’homme. Rien en lui qui appartienne à la famille, qui ressemble au mystère de l’enfantement et de la continuation de l’espèce. Le mystère nuptial est le mystère de l’union dans l’amour, et cet amour seul est un mystère sacré, qui se place au-dessus et en dehors de la loi. »

la seule voie d’amour : l’Esprit

Ainsi, poursuit Berdiaev,

« l’amour véritable d’un autre monde, l’amour créant l’éternité, exclut l’opportunité de l’acte sexuel, il le surmonte au nom d’une union différente. Il est d’ailleurs reconnu qu’une passion forte s’oppose souvent à l’entraînement sexuel spécifique et qu’elle n’en a pas besoin. »

« La passion amoureuse aspire à l’union absolue et à l’harmonie absolue, tant spirituelle que corporelle. L’acte sexuel divise. Dans ses profondeurs résident le dégoût et le meurtre. »

« La tristesse mortelle de l’acte sexuel réside en ceci que dans son impersonnalité se perd et s’obscurcit le secret à la fois de l’aimant et de l’aimé. »

C’est l’autisme mutuel qui trouve son paroxysme dans l’orgasme, pas du tout l’union.

L’amour sexué, mais désexualisé, lui, ouvre à l’Amour.

« L’amour est un acte créateur, créateur d’une vie nouvelle ; il domine « le monde », surmonte l’espèce et la nécessité génétique. La personnalité unique, irrépétable, s’affirme dans l’amour. Et tout ce qui est impersonnel, générique, tout ce qui soumet l’individualité à la catégorie naturelle ou sociale, tout cela est ennemi de l’amour, de son mystère inimitable et indévoilé. »

« le mystère indévoilé de l’amour » dit-il. Mais on repense… à Nietzsche :
Votre amour pour la femme et l’amour de la femme pour l’homme : oh ! que ce soit plutôt de la pitié pour les dieux souffrants et voilés !

Nietzsche qui ne contredirait pas Berdiaev lorsque ce dernier conclut, toujours dans le chapitre IX du « sens de la création » :

« Le courant d’amour est un courant d’extase orgiaque, et non pas naturel et génétique. L’extase orgiaque de l’amour surpasse la nature, et l’être pénètre, par elle, dans un monde différent. »
« Ce n’est pas dans l’espèce, ce n’est pas dans l’acte sexuel, que s’accomplit l’union amoureuse, celle qui crée une vie différente, la vie éternelle de la personne. C’est en Dieu que se rencontrent l’aimant avec l’aimé, c’est en Dieu que s’incarne le visage de l’amour. »

D’où ce corollaire :
….Dans l’amour authentique, il ne peut y avoir d’arbitraire, il existe seulement des êtres destinés et prédestinés. Le mystère nuptial ne s’accomplit que pour très peu d’êtres, et par très peu d’êtres ; il est aristocratique et suppose le choix. »


La rencontre dite « par hasard » d’une personne qui serait la ‘personne de sa vie’ est donc lui-même un propos irrationnel.

 

 

Chapitre 7 Les philosophies de l’amour.
Pierre TEILHARD DE CHARDIN.

T E I L H A R D D E C H A R D I N


Enfin Teilhard de Chardin qui parachève ces mêmes idées prophétiques, à commencer par le regret que la vocation de l’amour conjugal soit si méconnue, même de l’Eglise, en donnant sens à des ‘avancées’ profanes …qui, avant lui, ne savaient guère dire vers quoi elles s’avançaient !
( Tous ces textes convergent donc parfaitement avec ceux, précédemment cités, et paraissent se suffire à eux-mêmes. Pour ces raisons, il semble qu’ils puissent aisément se passer de commentaires.)

TOME VI . L’ÉNERGIE HUMAINE


( à savoir « L’amour, nature secrète de ce que nous avons appelé jusqu’ici d’une manière assez vague : l’énergie humaine » p.180. (écrit au plus tard en 1937).

p .41 ( 1931)« …retracer l’ Evolution de l’Amour.
Sous ses formes les plus primitives, dans la Vie à peine individualisée, l’Amour se distingue difficilement des forces moléculaires : chimismes, tactismes, pourrait-on croire. Puis peu à peu, il se dégage, mais pour rester, longtemps encore, confondu avec la simple fonction de reproduction. C’est avec l’Hominisation que se révèle, enfin et seulement, le secret et les vertus multiples de sa violence. (…) Non plus seulement l’attrait unique et périodique, en vue de la fécondité matérielle ; mais une possibilité, sans limite et sans repos, de contact par l’esprit beaucoup plus que par le corps (…)attrait de sensibilisation et d’achèvement réciproque où la préoccupation de sauver l’espèce se fond graduellement dans l’ivresse plus vaste de consommer, à deux , un Monde.…

p.91 « Sous ses formes initiales, et jusque très haut dans la Vie, sexualité semble identifiée avec propagation. (…) si intime est cette liaison que des philosophes comme Bergson … ; et que des religions aussi achevées que le Christianisme ont jusqu’ici basé sur l’enfant le code presque entier de leur moralité.
(…) Que la sexualité ait eu d’abord comme fonction dominante d’assurer la conservation de l’espèce, ceci n’est pas douteux, (…) Mais dès l’instant critique de l’Hominisation, un autre rôle, plus essentiel, s’est trouvé dévolu à l’amour – rôle dont il semble que nous commencions seulement à sentir l’importance

p.92
« Aucun moraliste, ni aucun psychologue n’ont jamais douté que les deux conjoints ne trouvassent une complétion mutuelle dans le jeu de leur fonction reproductrice. Mais cet achèvement n’était jamais regardé jusqu’ici que comme un effet secondaire, accessoirement lié au phénomène principal de la génération. Autour de nous, si je ne me trompe, l’importance des facteurs tient, conformément aux lois de l’Univers personnel, à se renverser. L’homme et la femme pour l’enfant, - encore et pour longtemps – mais l’homme et la femme l’un pour l’autre, de plus en plus, et pour jamais.
(…) Si l’homme et la femme étaient principalement pour l’enfant, alors le rôle et la puissance de l’amour devraient diminuer à mesure que s’achève l’individualité humaine, et que par ailleurs la densité de la population approche sur terre de son point de saturation. Mais si l’homme et la femme sont principalement l’un pour l’autre, alors nous concevons que, plus ils s’humanisent, plus ils sentent, de ce seul fait, un besoin accru de se rapprocher.

[ « point de saturation de la densité de population », le propos est pour le moins inhabituel en terre chrétienne ! Et pourtant, une manière de lecture de l’histoire admettrait que malthusianisme, féminisme, et même athéisme collaborent à leur insu à la grande épopée divino-humaine.]

p.94. « Aussi longtemps que les éléments sexués du monde n’avaient pas atteint l’état de personnalité, la progéniture pouvait représenter à elle seule la réalité où se prolongeaient en quelque manière les auteurs de la génération. Mais si tôt que l’amour eut commencé à jouer, non plus seulement entre deux parents, mais entre deux personnes, alors il a fallu que se découvre, plus ou moins confusément en avant des amants, le Terme final où seraient à la fois sauvées et consommées, non pas seulement leur race, mais leur personnalité. (…) Finalement c’est le Centre Total lui-même, bien plus que l’enfant, qui apparaît comme nécessaire à la consolidation de l’amour.

p. 96. « Dans quelle direction pouvons-nous imaginer que s’effectuera cette évolution ultérieure de l’amour ?
Sans doute vers une diminution graduelle de ce qui représente encore ( et nécessairement) dans le sexuel le côté admirable, mais transitoire, de la reproduction. La vie ne se propage pas pour se propager mais seulement pour accumuler les éléments nécessaires à sa personnalisation. Lors donc qu’approchera pour la Terre la maturation de sa Personnalité, les hommes devront reconnaître qu’il n’est pas simplement question pour eux de contrôler les naissances ; mais qu’il importe surtout de donner son plein épanouissement à la quantité d’amour libérée du devoir de la reproduction. Sous la pression de ce nouveau besoin, la fonction essentiellement personnalisante de l’amour se détachera plus ou moins complètement de ce qui a dû être pour un temps l’organe de propagation, la « chair ». Sans cesser d’être physique, pour rester physique, l’amour se fera plus spirituel. »

p. 133. « La morale de l’amour, encore, était satisfaite par la fondation matérielle d’une famille, l’amour lui-même étant considéré comme un attrait secondaire subordonné à la procréation. Elle doit maintenant considérer comme son objet fondamental de faire rendre à cet amour, justement, l’incalculable puissance spirituelle qu’il est capable de développer entre époux.

p.162 « empiriquement, les morales sont parvenues à codifier vaille que vaille son usage [= celui de l’amour] par rapport au maintien et à la propagation de la race. Mais qui donc a songé sérieusement que sous cette puissance trouble (…) une formidable poussée créatrice demeurait en réserve…
…il semble que la lumière commence à se faire. L’Amour, aussi bien que la pensée, est toujours en pleine croissance dans la Noosphère. L’excès devient chaque jour plus flagrant de ses énergies grandissantes sur les besoins chaque jour plus restreints de la propagation humaine. C’est donc qu’il tend, cet amour, sous sa forme pleinement hominisée, à remplir une fonction beaucoup plus large que le simple appel à la reproduction. Entre l’homme et la femme, un pouvoir spécifique et mutuel de sensibilisation et de fécondation spirituelle sommeille vraisemblablement encore (…) Il va s’éveiller.

TOME XI. LES DIRECTIONS DE L’AVENIR.

p.76. “ au fond du code chrétien de la vertu paraît exister ce présupposé que la Femme, pour l’Homme, est essentiellement un instrument de génération. La Femme pour la propagation de la race, ou pas de femme du tout : voilà le dilemme posé par les moralistes. Or contre cette simplification s’élèvent les plus chères et les plus sûres de nos expériences. Si fondamentale soit-elle, la maternité de la femme n’est presque rien en comparaison de sa fécondité spirituelle. La Femme épanouit, sensibilise, révèle à lui-même celui qui l’aura aimée(…)

Pour que cette vérité prenne toute sa valeur [ il a fallu que ] la question de nourriture et de reproduction commençât à être dominée par les problèmes de l’entretien et du développement des énergies spirituelles. (…) il semble bien que la « liberté » actuelle des mœurs ait sa véritable cause dans la recherche d’une forme d’union plus riche et plus spiritualisante que celle qui se limite aux horizons d’un berceau . (…)
…Il flotte, au sein de la masse humaine un certain pouvoir de développement qui surpasse infiniment ce qu’absorbent les soins nécessaires à la propagation de l’espèce. » …

p.85 L’union physique, pour des raisons obvies, a traditionnellement été associée à l’idée exclusive de génération matérielle. Une certaine « biologie théologique » continue même à enseigner que, de par la conformation même des corps, il ne saurait en être autrement sans violer l’ordre même de la Nature ! (…)
…Plus j’y pense, donc, moins je puis arriver à trouver absurde cette idée de l’héroïne d’un roman russe que « nous finirons par trouver une autre manière d’aimer » - la fécondité spirituelle se juxtaposant de plus en plus à la fécondité matérielle –
et finalement par justifier, à elle seule, l’union. Union pour l’enfant. Mais aussi union pour l’œuvre, union pour l’idée ? Pourquoi pas ?

p.89 …deux phases dans la transformation créatrice de l’amour humain. Au cours d’une première phase de l’humanité, l’Homme et la Femme, reployés sur le don physique et les soins de la reproduction, développent graduellement, autour de cet acte fondamental, une auréole grandissante d’échanges spirituels. Ce nimbe était d’abord une frange imperceptible. Peu à peu, c’est en lui qu’émigrent la fécondité et le mystère de l’union. Et puis, finalement, c’est en sa faveur que l’équilibre se rompt.

p. 90 …à l’heure présente, l’union des corps garde sa nécessité et sa valeur pour la race. Mais sa qualité spirituelle est désormais définie par le type d’union plus haute qu’elle alimente, après l’avoir préparé. L’amour est en voie de « changement d’état » au sein de la Noosphère. »

TOME XII. ECRITS DU TEMPS DE GUERRE.

« L’ÉTERNEL FÉMININ » (1918) :
… « …la vraie union est celle qui simplifie, c’est-à-dire qui spiritualise.
…La vraie fécondité est celle qui associe les êtres dans la génération de l’Esprit. »

TOME XIII. LE CŒUR DE LA MATIÈRE.

p. 72. « Entre un mariage toujours polarisé, socialement sur la reproduction, et une perfection religieuse toujours présentée, théologiquement, en termes de séparation, une troisième voie ( je ne dis pas moyenne mais supérieure ) nous manque décidément ; voie exigée, par la transformation révolutionnaire dernièrement opérée dans notre pensée par la transposition de la notion d’ « esprit » ; Esprit, nous l’avons vu, non plus de dématérialisation, mais de synthèse. Materia matrix. (…)
conquête (par sublimation) des insondables puissances spirituelles encore dormantes sous l’attraction mutuelle des sexes … »


LETTRE A MARGUERITE TEILHARD, 9 MAI 1916.

« le « coup de barre » donné par NS à [= par dessus ] cet instinct profond de la Maternité, est-il une indication que la vie naturelle a atteint un palier définitif, la prolongation de la race étant désormais primée par l’embellissement des individus ? »

Intéressante également cette citation de PROUDHON, donnée en note :
« Je vous avouerai que je crois, pour l’avenir, à d’autres mœurs que les nôtres, à une spiritualité en amour qui réalisera ce qu’avait pressenti Platon, et dont le christianisme a donné plus d’un exemple. »


CAHIERS TC. LE X ÉVOLUTEUR (1948)

« la théorie du mariage, centrée autrefois sur le devoir de la propagation, tend maintenant à faire la part de plus en plus large à une complétion spirituelle, mutuelle, des deux époux ».

 

*

 

HENRI DE LUBAC,
d’une étude sur le poème de Teilhard, « L ‘ ETERNEL FÉMININ » :


p. 76 « Déjà, sans sortir de soi, le couple ne trouve son équilibre que dans un troisième en avant de lui » (TC). Mais il ne s’agit pas seulement de l’enfant. L’ « intrus mystérieux » qui doit se découvrir aux deux époux pour consolider et féconder leur union est le « Terme final, le « Centre total », qui sauvera et achèvera « non pas seulement leur race, mais leur personnalité »

p.90. « Ce que Teilhard entrevoit maintenant dans l’avenir temporel est « une augmentation graduelle de l’usage spirituel des sexes, avec graduelle réduction du côté « reproduction » et des actes physiques conduisant à celle-ci » (lettre du 11nov1934). Autrement dit, prévoyant et jugeant désirable, à partir d’une certaine étape, une politique restrictive de la natalité, il espère que cette réduction sera rendue possible par une spiritualisation relative des rapports conjugaux. L’idéal qu’il propose à l’humanité de demain, ou d’après-demain, n’est pas la « contraception » qui permettrait de multiplier les actes physiques », mais tout au contraire la raréfaction de ceux-ci, au bénéfice du progrès spirituel.

 

 

 

 


Chapitre 8 D’autres philosophies de l’amour.


1. Paul EVDOKIMOV et consorts.
2. Maurice ZUNDEL,
3. Jean GUITTON,
4. Catherine SOLANO,


1

 

P a u l E V D O K I M O V

« La scolastique favorise la procréation mais châtre l’amour. » !

Paul Evdokimov, théologien orthodoxe, s’inscrit explicitement, lui aussi, dans le sillage de Soloviev, dont il vante le livre « le sens de l’amour » au début de son ouvrage lui-même intitulé « Le Sacrement de l’amour », selon l’expression de St Jean Chrysostome ( 4è siècle) .
Ainsi : « V. Soloviev, dans « le Sens de l’amour », qui est peut-être le plus pénétrant de ses écrits, rattache l’amour, non pas à l’espèce, mais à la personne. La procréation fragmente la personne, l’amour la totalise »

Cette étude, toute cette étude porte, elle aussi, sur le sens de l’amour chrétien, et plus exactement, comme l’indique son titre, sur le sens du mariage chrétien.

Or, le constat est accablant, et pour le couple, et plus encore pour la femme.

Les plus grands théologiens de l’histoire de l’Eglise ne fixent au mariage qu’une seule finalité, celle de la procréation. Ce que stigmatise vertement Paul Evdokimov :
« Maintes opinions de certains théologiens sur l’amour conjugal sont tirées, semble-t-il, des manuels de zoologie et le couple est vu sous l’angle de la reproduction et de l’élevage (…) La question de l’amour en lui-même et de son sens reste ouverte encore aujourd’hui et révèle le grand malaise : la scolastique favorise la procréation, mais châtre l’amour … »

On ne saurait être plus clair.

Saint Thomas d’Aquin, LE théologien de référence de l’Eglise romaine, ne l’est pas moins :
« La femme était nécessaire comme partenaire pour l’œuvre de procréation et non pas pour toute autre activité, comme le prétendent certains, étant donné que pour toutes les autres œuvres, l’homme est mieux aidé par un autre homme que par une femme. » (Saint Thomas, Som. th. I, q.92)

Plus gravement encore, Paul Evdokimov montre que, sans exceptions, la femme a été systématiquement considérée et traitée comme un être inférieur, de Platon, Aristote et la pensée profane, aux théologiens des diverses religions :

« Dans les lois de Manou, de Solon, dans le Lévitique, le code romain ou le Coran, partout la femme est considérée comme un être inférieur et sans droit. »

Tertullien : « la femme est la porte de l’enfer »

Clément d’Alexandrie : « Toute femme devrait être accablée de honte à la pensée d’être femme. »

Pythagore : « le principe bon crée l’ordre, la lumière, l’homme ; le principe mauvais crée le chaos, les ténèbres et la femme »

Aristote : « La femme est femelle en raison d’un certain manque de qualité »

« C’est pourquoi Platon remercie les dieux d’être homme »

Saint Thomas : « par nature la femme est inférieure à l’homme. » ( Somme théologique I, q. 92 )

« Parmi les dix-huit bénédictions [du rituel juif] : « Béni sois-tu , Adonaï, qui ne m’as pas créé femme ».
Nietzsche : « la femme est le repos du guerrier ».
Etc.

On mesure toute la légitimité et l’urgence pressante du combat féministe pour la libération de la femme. malgré ses excès et notamment cette tendance à culpabiliser les femmes d’être mère, et l’homme et la femme de s’ extasier d’amour.

Par voie de conséquence, le couple a été réduit à la même fonction, de façon quasiment universelle.

« Saint Justin : nous ne contractons mariage que pour avoir des enfants … »

« Saint Ambroise : la procréation est la seule raison du mariage »

« Pour St Augustin, …la fin première et dominante est la procréation »

Saint Thomas indique : la procréation est l’essentiel du mariage »

« Le code de Droit canonique : la fin première du mariage est la procréation et l’éducation des enfants. Tout les reste est subordonné à cette fin première. »

Evdokimov, note p. 57 : « le décret du St Office, du 29 mars 1944, … subordonne la communauté d’amour au service de la procréation. La communauté d’amour n’est pas contestée, mais elle est instrumentale, au service de l’espèce et du bien commun ».

Et c’est ainsi que « à travers les millénaires, elle [ = la ‘tradition’] subordonne la femme à l’homme, le couple à la nécessité de l’espèce et l’amour au service de la procréation »

 


Sinon un Saint Basile situe fort bien la fausse alternative dans laquelle cette désolante pensée du couple s’est enfermée : « Le mariage est honorable s’il est contracté, non en vue du plaisir, mais dans le but d’avoir des enfants »

Le mariage pour les enfants ou pour le plaisir, tel serait donc le choix des époux. On reconnaît bien là une conception de célibataires plus ou moins refoulés.

Paul Evdokimov, tout en dénonçant cette dernière comme telle, ( « ces discussions entre ecclésiastiques célibataires ont quelque chose de morbide pour ceux qui les mènent (ou, tout simplement, de bouffon » ), Evdokimov nous montre une toute autre perspective. Le mariage n’est pas un moyen pour quoi que ce soit, il est à lui-même sa propre fin.

L’union conjugale, du moins chrétienne, est une union dans l’absolu. Une communion spirituelle.
Olivier Clément : « le mystère nuptial n’a pas besoin d’être justifié, il comporte sa propre évidence. Il n’est ordonné à rien, sinon à la communion des personnes dans toute sa plénitude sacramentelle. » ( Préface du livre de P.E.)

En effet « Le christianisme, nous dit Evdokimov, a élevé l’union conjugale à la dignité d’un sacrement. Mais cette promotion révolutionnaire bute contre une tendance …qui ne considère le mariage que du point de vue extérieur de l’utilité sociologique, sous l’angle des droits et des devoirs . Le mystère même de l’amour, sa dimension cachée, toujours unique et personnelle, reste dans l’ombre… » (p. 16)

« Le mariage-procréation de jadis était fonctionnel, asservi aux cycles des générations …Le mariage-sacerdoce conjugal est ontologique : la nouvelle créature qui sature d’éternité le temps humain ; eschatologique …il est mystère du huitième jour et figure prophétique du Royaume »(p.60)

« De cette plénitude débordante, l’enfant peut venir comme un fruit, mais ce n’est pas la procréation qui détermine et constitue la valeur du mariage. » (préface)

» Une toute nouvelle spiritualité s’affirme aujourd’hui et cherche dans l’amour conjugal ni plus ni moins qu’une vocation sacerdotale : le Sacerdoce conjugal. »

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l’idéal de complémentarité entre l’homme et la femme

Et, enfin, cette synthèse de Paul Evdokimov qui résume excellemment l’idéal de complémentarité entre l’homme et la femme.

Cet idéal, à la fois réaliste de la Réalité la plus réelle qui soit et « infiniment » ambitieux par ce fait même, explique peut-être la crise actuelle du mariage. Si l’Eglise romaine, et latine, avait davantage promu cette idée chrétienne du mariage, fondée sur la complémentarité SURNATURELLE de l'homme et de la femme, au lieu que jamais, au grand scandale d’un Léon Bloy, elle n’ait exigé pour accorder sa bénédiction que le mariage soit un mariage d’amour, pour ne pas déranger les intérêts de la bourgeoisie,

si ce type de mariage à l’ancienne n’aboutissait pas, depuis quelques décennies, au lamentable échec que l’on sait, sans que pour autant on ne propose l’issue par « en haut » qu’il lui faudrait,

si le sacrement de l’amour avait été évalué à sa très haute dimension,

les anomalies en matière de sexe ( LGBT) ne trouveraient pas un espace aussi grand ouvert et si propice à leur ambition de se faire passer pour la nouvelle norme.

 


Paul Evdokimov, la femme et le salut du monde, page 247 et suivantes :

« …il s’agit de l’homme et de la femme, plus profondément du masculin et du féminin dans leur complémentarité. Non pas quelques coopérations consenties dans quelques secteurs délimités, mais la convergence réciproque dans une toute nouvelle réalité dont l’absence entretient l’humain dans l’inachevé. Le masculin et le féminin sont antinomiques. Cela veut dire que dans l’ordre naturel, ils sont incompatibles. Ils ne se révèlent complémentaires que dans l’ordre de la grâce, en Christ. C’est toute l’importance du sacrement de mariage. Il faut préciser le sens de la complémentarité afin d’en écarter les fausses solutions. Le masculin et le féminin par leur unicité excluent tout dénominateur commun où ils se jetteraient dans une synthèse inopérable .
D’autre part, répondants du vis-à-vis créé par Dieu lui-même, ils ne permettent aucune réduction de l’un à l’autre. Et enfin tels quels – hors de la vie sacramentelle – juxtaposés, posés simplement côte à côte étrangers à jamais, ils ne reflètent dans leur attrait même que l’infini de la distance : la chute. La Révélation impose la seule solution où l’un inclut l’autre sans rien éliminer ni mutiler. Un pareil synergisme dans la plénification réciproque surélève l’essence véritable de chacun au-dessus même de sa préfigure originelle de la nature adamique. Plus l’homme et la femme approfondissent leur propre type et le font non pas isolément mais dans une réciprocité archétypique, et plus ils sont aptes à assimiler totalement le noyau positif de leur vis-à-vis et par cela à atteindre leur propre vérité. L’antagonisme redoutable des sexes ne se résout pas dans le radicalisme monastique seul, il ne peut être transcendé vraiment que par une conversion mutuelle réciproque. Ses éléments métaphysiquement conjugaux et substantiels culminent dans Celui en qui il n’y a ni homme ni femme, car en Christ la fragmentation vicieuse est dépassée par le plérôme de la coïncidence des contraires.
(…)
Adam et Eve vont se reconstituer sous forme de l’unité archétypique
(…)Au sein de l’unité du siècle futur, c’est dans sa propre réalité hypostatique que chacun trouvera le mode de l’appropriation de la nature une et commune à tous dans la transparence réciproque et universelle de tous et de chacun : reflets rayonnants de l’unité conjugale, non pas de monades mais du Masculin et du Féminin dans leur totalité : les deux dimensions d’un seul plérôme de l’Adam reconstitué ; chacun centre de la conscience du Masculin et chacun centre de la conscience du Féminin.
Mais dès maintenant (…) un ressourcement vigoureux dans les affirmations bibliques s’impose et les montre étonnamment claires : il n’est pas bon que l’homme soit seul ( Gen. 2,18), dans le Seigneur, l’homme n’est jamais sans la femme, ni la femme sans l’homme ( 1 Cor ; 11, 11) ; que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni ( Matt, 19, 6.) ; le Royaume viendra quand deux ne feront plus qu’un seul. La pensée patristique ajoute cette subtile, mais dernière précision : l’union conjugale n’est qu’une figure prophétique du siècle futur, de l’humanité in statu naturae integrae.
Le monde foncièrement masculin, où le charisme féminin ne joue aucun rôle, est de plus en plus un monde sans Dieu, car il est sans Mère, et Dieu ne peut y naître. Il est symptomatique que, dans cette ambiance , l’homosexualité s’affirme ouvertement. Maladie de scission psychique, l’échec de l’intégration des éléments masculin et féminin de l’âme montre l’homme, etc.

(les italiques sont de l’auteur)


2
On peut aussi ajouter cette analyse, assez inattendue, de la part de

M a u r i c e Z U N D E L ,

le théologien de référence de Paul VI,
sur l’habituel reniement du couple amoureux par manque de souffle, déploré par tous les auteurs.
La lumière ‘éternelle’ une fois reconnue, le couple l’asservit à la plate mesure de la socio-génétique, si bien que, selon un paradoxe ô combien étrange, le « berceau » devient le symbole même de l’échec de la vocation d’amour.

Maurice ZUNDEL (Le poème de la sainte liturgie, 1934) .

« La vie se développe, l’enfant s’éveille adolescent, dans un nouveau monde qui emparadise son imagination des plus enivrantes conquêtes. Il peut tout faire, tout choisir, tout aimer.

« Laissons-lui ses illusions », disent les gens raisonnables qui pensent que les illusions sont nécessaires, « il fera ses expériences comme tout le monde ».

Hélas oui ! pour son malheur, il a mille chances contre une d’aboutir un jour à cette médiocrité tragique qui ferait douter du prix de la Vie, s’il n’y avait de jeunes regards pour réfléchir son inépuisable nouveauté.

Ce sont eux pourtant, les clairvoyants, tous ces jeunes hommes, toutes ces jeunes filles qui croient encore à la splendeur de vivre, qui pensent tranquillement qu’ils réaliseront ce que d’autres n’ont pas su faire, et qui ont l’audace d’aimer en faisant des serments éternels.

Ils parleront d’illusions quand ils auront trahi, quand ils auront gâché la chance unique et refusé l’appel qui les entraînait constamment, au-delà d’eux-mêmes, vers une œuvre assez grande pour requérir et combler à la fois toutes les puissances de leur être ; ou plutôt – car rien ne serait plus injuste et plus cruel que de les accuser de l’erreur et de l’ignorance dont ils seront victimes – ils parleront d’illusions quand les nécessités matérielles les auront jetés dans un monde où les valeurs spirituelles sont méconnues, où les conditions même du succès est d’être inflexiblement tendu vers son propre intérêt.

Alors, après des résistances souvent héroïques, pour n’être pas dupes, ou simplement pour gagner leur pain, ils accepteront « l’inévitable » compromis, et se consoleront de leur échec en contemplant, dans un berceau, l’espérance immortelle de la vie renaissante. »

 

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3
De même

J e a n G U I T T O N ,

qui articule-hiérarchise ainsi les deux finalités du couple :

« L’Eros dans le mariage vise à la fois la procréation et l’union : mais cette union est à la fois union à l’autre et union à Dieu. On ne peut s’aimer qu’en Dieu, que ce soit d’amitié ou d’amour.
(…) L’énergie contenue dans l’Eros ne peut atteindre sa fin naturelle et surnaturelle que si certains moyens sont pris (…) pour assurer une saine sublimation.
Considérez la différence entre ce que je dis et ce que l’on entend dire. La vie conjugale est déjà, à mon sens, une initiation à l’amour divin, non pas seulement parce qu’elle est voulue par Dieu comme moyen de procréation, ni même comme moyen d’union des âmes. Elle est une initiation à l’amour divin pour une raison très cachée : c’est parce que les flammes de l’amour, comme dit l’épouse du Cantique (8,6), sont les flammes de Yahvé. » En clair : « parce que l’amour humain et l’amour divin sont de même nature »
( la famille et l’amour)

En lui donnant, dans « l’Absurde et le mystère », p. 65, la même amplification universelle qu’un Berdiaev ou un Teilhard :

« Ceux qui se sont penchés sur l’énigme de la différence des deux sexes ont été induits à distinguer dans la sexualité humaine deux aspects et deux finalités : l’une biologique de génération, - l’autre spirituelle de communion entre deux personnes. Le sexe spiritualisé peut permettre à l’être de communier : avec l’autre, avec le cosmos, avec (par anticipation) son propre avenir, avec le mystère de l’éternel amour.
De ce dernier point de vue, la sexualité, si profanée, serait un prodrome une ébauche. L’expérience sexuelle pourrait être considérée comme une expérience anticipée ( limitée, confuse, facilement viciée) d’une mutation ultime de la vie. Elle aurait un rapport avec la transmutation des corps dans une existence soumise à l’esprit, - lorsque cet esprit aura sublimé toute chair..
Dans l’ordre biologique, la sexualité est une invention adaptative de la nature, pour assurer la croissance, la variété, la survie de l’espèce. C’est une des raisons pour lesquelles les sociétés ont tenu le sexe pour sacré, et l’ont entouré de tant de rites et de protections. Mais la sexualité n’aurait pas seulement cette fonction de lutter contre la mort pour une descendance horizontale [ff : et, bien sûr, la pensée horizontale terre-à-terre est par définition (!) totalement incapable de dépasser cet …horizon !]. Elle aurait aussi une autre fonction : celle de préparer l’anastase.(*) Et c’est sans doute à cause de ce caractère caché de la sexualité que celle-ci a toujours présenté, en même temps qu’un aspect sacral, un caractère ambigu (…). C’est pour cette raison qu’elle a été si souvent frappée d’interdit, comme un texte hiéroglyphique qui nous paraît incompréhensible, mais dont on soupçonne qu’il nous donne la clé d’un monde. »
(*) Anastase, du grec anastasis, proche du sens « résurrection » et surtout de mue, mutation, seuil évolutif, quasiment apparition d’un nouveau « genre » de type ‘humano-divin’.
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Enfin, 4 ,


pour son approche plus « technique » de la double finalité sexuelle,

C a t h e r i n e S O L A N O

INTERVIEW Pour Catherine Solano, médecin sexologue, la sexualité, comme la religion, nous relie et nous aide à nous dépasser.

FAIRE L'AMOUR C'EST PARTAGER SON INTERIORITE
Extase, septième ciel, adoration, contemplation. Diverses tradi¬tions philosophiques et culturelles associent à l'acte sexuel une dimension sacrée. Éblouissement de la découverte mutuelle, dissolution des frontières entre soi et l'autre, confiance dans l'abandon, mais aussi expérience ra¬dicale de l'altérité, poursuite vaine d'une fusion avec l'être aimé... on pourrait multiplier les parallèles avec la relation à Dieu.
« C'est que notre sexualité mobilise la totalité de notre être », nous rappelle Catherine Solano. Médecin sexologue, chrétienne et fidèle abonnée à La Vie, [ … ]
et enfin le cerveau sexuel cognitif, celui qui nous ouvre à l'art amoureux, nous permet de gérer nos ambiguïtés pour nous mener vers cette « intériorité à deux », proche de la prière et dont on ne se lasse pas.
LA VIE. Pourquoi la sexualité est-elle souvent accompagnée d'un vocabulaire religieux ?
CATHERINE SOLANO. Comme la religion, elle relie ! Nos besoins - manger, boire, dormir, maintenir notre corps à une température suffi¬sante pour ne pas mourir - peuvent être satisfaits par nous-mêmes. La sexualité est - avec l'allaitement - la seule fonction physiologique rela¬tionnelle. Elle porte en elle la rencon¬tre avec l'autre.
C'est aussi le seul besoin qui n'est pas lié à la survie de notre personne, mais de l'espèce, de l'humanité. Cela lui confère une dimension qui dépasse l'individu.

[…]

C'est la nature qui agit en nous. D'ailleurs, je trouve que le plus beau moment pour faire l'amour, c'est quand on veut un bébé tous les deux ! Cette pulsion n'est pas suffisamment prise en compte dans la prévention des grossesses précoces. Sur le site www.tasante.com je réponds avec deux autres médecins aux questions des jeunes. Des adolescentes de 14-15 ans écrivent qu'elles ont envie d'avoir un enfant. Il faut savoir enten¬dre ce désir et les aider à le gérer.

Que répondez-vous à ces jeunes filles ?
C.S. Je leur dis bravo, c'est formi¬dable de vouloir un bébé à ton âge et d'en avoir conscience. Cela montre que tu es déjà adulte. Mais si tu veux un enfant, c'est que tu l'aimes déjà. Et si tu l'aimes, tu veux ce qu'il y a de meilleur pour lui. Une maman de 15 ans, ce n'est pas l'idéal pour un petit. Garde ton envie et attends de pouvoir l'élever avec un papa, quand tu seras prête.


« Plus on fait l'amour avec quelqu'un, plus on a confiance en lui et plus on peut s'abandonner »
D'où vient ce sentiment, parfois, de faire l'expérience de la transcendance à travers le sexe ?
[ ff toute la dramatique de l’Eglise de ces derniers siècles est peut-être là, dans cette expression :: faire l’expérience de la transcendance, i.e. de la Présence de l’Amour en Personne. La plupart des « chrétiens » sont en fait des christianistes et n’ont jamais « fait l’expérience de la transcendance ».
Idem pour l’expérience de l’absolu dans l’amour sexuel. Non seulement la plupart des gens ne l’ont jamais faite, précise « Robert » dans le film « Sur la route de Madison », ils n’ont même pas l’idée que ça puisse exister.
Expérience RARE car alors on fait bien plus que baiser, on ‘fait’ l’Amour, au sens propre. On réalise et on incarne l’Amour lui-même. ]

C.S. Au moment de l'orgasme, on atteint un état proche de l'hypnose, dans une telle réceptivité que faire l'amour avec quelqu'un peut s'appa¬renter à la prière. On se déconnecte de notre environnement, mais on est plongé dans une sorte d'intériorité. Faire l'amour est un état d'intério¬rité à deux. Cela ne signifie pas que l'orgasme simultané, si valorisé dans l'imaginaire, soit forcément le but à atteindre. Parfois, il vaut mieux profiter du plaisir de l'autre et l'accompagner [ ff : la position de la psychanalyste chrétienne par rapport à l’orgasme, et notamment l’orgasme simultané, semble un peu ambigu. On peut examiner sa propre expérience et se demander si c’est bien à ce moment animal que l’on a communié le plus étroitement avec la transcendance, et avec l’autre, alors que ce moment se présente humainement comme plutôt réducteur. Il semble au contraire que l’orgasme soit un moment tellement « égocentrant » , voire même quelque peu autiste, qu’il semble contradictoire de vouloir-pouvoir « profiter pleinement de son plaisir », JOUIR, ET s’occuper ou se préoccuper du désir de l‘autre ; au moment de SON propre orgasme, on dirait plutôt qu’on se fout complètement de l’orgasme de l‘autre. Et là, la Solano, n’est pas claire. Ou , sans doute, ne sait-elle pas du tout ce qu’est la ‘déconnexion’ de l’orgasme masculin…et pour cause ! « Profiter du plaisir de l’autre » n’a guère de sens, en soi, et pour la sexualité masculine en particulier]. Tout cela à condi¬tion que la mécanique du fonction¬nement soit au service de l'échange et ne tourne pas à vide. La sexualité est un langage, on s'adresse à l'autre avec son corps pour lui dire quelque chose : qu'on l'aime, qu'on veut l'em¬prisonner, le dominer... C'est parfois un langage agressif. C'est comme une lettre qu'on adresse. Sa valeur réside dans son contenu, pas dans la formation parfaite des rondes et des déliées.
[ ff La Madame devrait dire, la valeur de la lettre ne tient pas à son niveau d’orthographe. Sans doute veut-elle dire, en effet, que la tendresse compte bien plus que de « savoir faire l’amour » même si ça ne nuit pas. Peu importe à l’homme de « savoir faire l’amour » et d’avoir un sexe « adapté » à la chose ( !), si d’abord et avant tout le couple dispose d’une tendresse bien ‘montée’.
Encore que la technique ne nuit pas ! Permettre à celui ou à celle qu'on aime d'atteindre cet état de conscience modifié qui nous unifie et nous transporte ailleurs est un beau cadeau.
[ …]
Ainsi, plus on fait l'amour avec quelqu'un, plus on a confiance en lui et plus on est capable de s'abandonner. Et plus on s'abandonne, meilleur c'est... et plus on produit d'ocytocine.
Comparer l'orgasme à l'extase religieuse , [ est-ce vraiment rendre service aux gens ?
C.S
(...)

qui éloigne au lieu de rapprocher. D'ailleurs, beaucoup de jeunes fem¬mes qui découvrent ce qu'est l'amour physique sont surprises. C'est tout ? se disent celles qui s'imaginaient le grand voyage. Il faut une vie pour apprendre à faire l'amour. C'est un parcours de découverte mutuelle jamais fini, une exploration senso¬rielle de soi et de l'autre qui permet de se rapprocher. Il faut parfois tra¬verser des périodes de doute profond, comme dans la foi.
N'est-il pas aussi, comme celle-ci, une expérience intime de l'altérité ?
C.S. Oui, car je ne peux pas absor¬ber l'autre. Michel-Ange exprime cette irréductible distance par sa célèbre représentation du doigt de Dieu tou¬chant « presque » celui d'Adam. Lacan dit que « LE rapport sexuel n'existe pas ». C'est pour cela qu'on a envie de recommencer. On espère obtenir ce qu'on cherche la prochaine fois, mais c'est impossible.
En quoi la sexualité peut relever du spirituel ?
C.S. On a trop confondu la spi¬ritualité et le cérébral. Dieu est une expérience, pas une théorie. Si la spi¬ritualité est un chemin, le corps et les sensations sont justement le chemin vers notre cerveau le plus primitif. Le sexe touche notre instinct, ce que nous avons de plus animal, mais aussi de plus profond. C'est important d'in-tégrer cette dimension pulsionnelle à ce qu'on est, à ses projets, à sa vie.
INTERVIEW DOMINIQUE FONLUPT

La Vie-14 juillet 2011
Le sexe au-delà du plaisir
• Les Trois Cerveaux sexuels.
Entre pulsion, émotion et réflexion :
comment vivre sa sexualité
par Catherine Solano. Un ouvrage scientifique, mais accessible, qui explore les pôles complémentaires de notre sexualité. Robert Laffont, 20 €.
• Ne gâchez pas votre plaisir, il est
sacré. Pour une liturgie de l'orgasme
par Olivier Florant. Lauteur, sexologue et théologien, montre que la tradition chrétienne a toujours souligné la fonction humanisante et « unitive » du plaisir charnel, au sein du couple durable. Presses de la renaissance, 18 €.
• La Profondeur des sexes.
Pour une mystique de la chair
par Fabrice Hadjadj. À travers la littérature, la philosophie et les textes sacrés, le philosophe d’origine juive converti au catholicisme montre en quoi la sexualité dépasse l'homme. Point Seuil, 9 €


[ S A U T D E P A G E ] 
ANNEXE : UN + UN = TROIS


UBI CARITAS EST VERA, DEUS IBI EST Là où l’amour est authentique, Dieu est présent (Auteur anonyme du 9/10è siècle)

 

 

UN + UN = TROIS

 

 


Martha ARGERICH, pianiste,

parle de sa longue amitié avec le pianiste brésilien Nelson Freire :

« A deux, on est une troisième chose. Au piano, on s’écoute, on se sent, on se compense. On joue et on rejoue pour que l’eau du puits soit toujours là. » (Télérama, émission Radio-Classique du 4 juin 2008),

[ remarque : ‘’un puits…’’ dit-elle,

soit la même métaphore que celle employée par Etty HILLESUM pour désigner Dieu :
« Il y a en moi un puits très profond. Et, dans ce puits, il y a Dieu. Parfois je parviens à l’atteindre. Mais, plus souvent, des pierres et des gravats obstruent le puits, et Dieu est enseveli. Alors, il faut le remettre au jour. » ]

 


Lytta BASSET, Ce lien qui ne meurt jamais,

Ce qui affecte profondément quelqu’un parvient à bouleverser autrui. J’appelle cela la « Présence entre-deux »
…Davantage que le regard de Jésus chargé de l’insondable tendresse, c’est l’entre-deux de la relation qui se mettait à exister au centuple…rien n’effacerait jamais cet entre-deux …l’entre-deux demeurerait à jamais.

Et ailleurs dans la fermeture à l’amour ,

…Alors, il (= le X) se mit à leur dire de plus en plus clairement qu’une tierce Personne, aussi ténue qu’un souffle, allait et venait sans répit entre lui et eux, eux et lui, eux et eux » (ff : elle et lui).

dans ‘ aimer sans dévorer ‘ (oct.2010):
…l’énigme à jamais insaisissable de l’amour humain chargé d’Amour, même à son insu.
Présence de ce Troisième au mitan de la rencontre affective, ele seule indissoluble dans un mariage.
(…)Le souffle d’amour, tiers imperceptible au creux de nos partages d’intimité.
(…) la moindre marque de mutualité entre humains est lourde de la présence d’un Partenaire avide de nous faire sentir sa solidarité

Nicolas BERDIAEV.
Esprit et liberté . Les relations de Dieu avec l’Autre s’accomplissent dans un Troisième. Le sujet aimant et l’aimé trouvent la plénitude de la vie dans le royaume de l’amour, qui est le Troisième. (…) Ce n’est que dans cette « Trinitarité » …que le sujet aimant et l’objet aimé créent leur royaume (…) Le mystère du christianisme est le mystère de l’unité dans la dualité, trouvant sa solution dans l’unité-trinité. (…) La rencontre de l’un et de l’autre trouve toujours son dénouement dans le troisième. L’un et l’autre viennent à l’unité non par la dualité, mais par la trinitarité.

Méditations sur l’existence, chap. III
La communion du moi et du toi constitue le « nous » ; la communion de deux personnes s’opère dans une troisième.
C’est aussi le cas pour la communication du moi avec l’objet ; seulement alors cette troisième personne n’est pas le nous, mais le « Es »…
[ ff : mais quid de la communication « artistique » avec l’objet subjectivé ?]

Maurice BLONDEL, L’action, p.263

« …Cette unité que l’infirmité de la nature semble rendre impossible, cette unité que l’effort de la mutuelle tendresse…ne réussit pas à obtenir, il faut qu’un lien invisible et permanent la consacre entre les conjoints….
Il semble qu’unis par les corps pour ne former qu’une âme, qu’unis par les âmes pour ne former qu’un corps, les conjoints aient trouvé leur plénitude. Tenui eum nec dimittam. Et, néanmoins, lorsque par un mystérieux échange deux êtres ne forment plus qu’un même être plus parfait etc. Deux êtres ne sont plus qu’un, et c’est quand ils sont un qu’ils deviennent trois. »


Henri BOULAD, (théologien jésuite) l’amour fou de Dieu.

L’esprit, c’est la vie même de Dieu. L’esprit du Père, l’Esprit du Fils, qui fait leur unité dans l’Amour, c’est ce même Esprit que Dieu communique à l’homme par une démarche éminemment concrète et personnelle, où deux visages se communiquent, deux bouches se rejoignent. C’est dans ce tête-à-tête amoureux que l’Esprit de Dieu est donné à l’homme.

Puis, commentant ce même livre ‘’l’amour fou de Dieu’’ sur France-Culture le 18 janvier 2004 :

J-P Enkiri : Vous rejoignez Teilhard de Chardin lorsque vous dites : ‘’L’énergie primordiale, essentielle, fondamentale qui constitue la texture du monde c’est l’amour.’’


Henri BOULAD :

L’amour c’est ce qui maintient unis dans un tout cohérent des éléments épars et divers. Et c’est cette diversité réconciliée qui est l’amour. L’amour se joue au niveau de l’atome déjà. dans cette rencontre du proton et de l’électron, il y a déjà une énergie d’amour qui les maintient réunis. On la retrouve au niveau de la cellule, au niveau de l’organisme et au niveau de la société. Si bien que c’est une note sous-jacente à toute la création qui est le mystère même de l’Être par lequel Dieu se dit en tant que polarités réconciliées. Le mystère de la Trinité qu’on a trop voulu, je dirais, réduire à une espèce de triangle, d’équation à trois éléments, s’exprime dans l’amour humain comme dans la création en tant que polarités réconciliées. J’aime beaucoup ce terme de polarités réconciliées. Dieu n’est pas trinité, Dieu est dualité réconciliée. Le troisième terme qui est l’Esprit, c’est l’union des deux autres, ce n’est pas un troisième qui se pose séparément. Et, dans cette perspective, lorsque deux êtres se rencontrent dans l’amour, dans un véritable amour, ce qui les unit c’est Dieu, sous la forme de cette puissance dynamique qu’on appelle l’Esprit. Et alors là, vivre cela dans cette perspective c’est donner à la relation une profondeur extraordinaire.

 

 

Bertold BRECHT, (La Mère )

Comment l’ai-je gardé ? Grâce à la troisième chose.
Lui et moi nous faisions deux, mais la troisième,
Mais la commune chose, poursuivie en commun,
Etait ce qui nous unissait.
(…) Comme nos entretiens étaient plus heureux
Autour de la troisième chose, qui nous était commune,
De la grande chose commune à beaucoup d’hommes !
Comme nous étions proches l’un de l’autre,
Etant proches l’un et l’autre de cette chose !
Comme nous étions bons l’un pour l’autre,
Etant l’un et l’autre proches de cette chose bonne !


Jacques BREL, ‘’une valse à mille temps’’

‘’il y a toi, y’a l’amour et y’a moi’’


Bernard BRO, Le Moi inconnu,

Dans l’amour humain véritable, ceux qui s’aiment sentent qu’ils ne font qu’un. Ils sont tout entiers versés dans un autre être, ils ont bien ce sentiment de dissolution. Et, paradoxe de l’amour, dans ce même amour, ils sont deux parce que l’amour respecte la distinction de chacun ….On est un parce que l’amour nous unit, on est deux parce que l’amour nous respecte et on est trois parce que l’amour nous dépasse.


François BRUNE « pour que l’homme devienne Dieu »

Il est bien vrai que l’Amant est tellement absorbé dans la jouissance de l’Aimé qu’il ne fait même plus le mouvement de retour sur lui-même qui serait nécessaire pour qu’il gardât conscience de son existence comme personne distincte. Mais il n’est pas pour autant résorbé en tant que personne, dans l’Aimé ; sans quoi il n’y aurait plus ni Amant, ni même Aimé et donc plus d’Amour non plus, plus de bonheur d’aimer.

François CHENG (de l’ Académie Française) ‘’le livre du vide médian’’

Selon le taoïsme chaque être est marqué par le yin ou le yang, deux souffles complémentaires qui dérivent du souffle primordial (…)Mais lorsque deux personnes entrent dans un échange positif, il y a, jailli d’entre eux, un troisième souffle qui agit. Nous l’appelons le souffle du ‘’vide médian’’ (…) On peut dire que ce terme désigne ce qui se passe entre les êtres lorsque ceux-ci acceptent de rechercher le vrai et le beau ensemble. Or, pour la pensée chinoise ce qui se passe entre les êtres est aussi important que les êtres eux-mêmes [ ff = nous dirions nous, avec la théologie trinitaire, avec la mécanique quantique, ce que disait Bergson, à savoir que la relation est plus importante que les termes mis en relation. A la limite que les êtres sont déterminés par la relation et non le contraire.] (…) Tout ce qu’engendre l’échange entre deux personnes … est un instant précieux, fécond et rare, irremplaçable. Nous devons donc rechercher le vrai et le beau ensemble. Il nous faut valoriser ce qui naît de l’échange et qui constitue une entité à part entière. Aussi concrète que, par exemple, un tableau né de l’esprit de Cézanne et de celui de la montagne Sainte-Victoire. Selon la pensée chinoise, le vide médian est un Trois qui naît du Deux. Et qui, drainant la meilleure part des deux, permet au Deux de se dépasser. La beauté ne se réalise vraiment que lorsque le Trois surgit de l’échange entre deux êtres. Les penseurs chinois comme Lao Tseu ou même Confucius ont eu l’intuition que toute pensée vibrante est ternaire. (…) ce qui surgit entre les êtres, chaque personne étant unique, est toujours fait d’inattendu et d’inespéré, donc toujours neuf.
François CHENG( France-Culture) : ‘’ Le souffle est le principe fondamental de la philosophie taoïste chinoise. Il est représenté par le chiffre 3. Le yin étant le 1, le yang le 2. Pour exister, il doit circuler entre les deux et créer un troisième élément.


saint Jean CHRYSOSTOME :
… Lorsque deux époux sont ensemble ils rendent Dieu présent …


Jean-Marie DECHANET, Journal d’un Yogi,

[ tout le chapitre 5 et par exemple, p.106 : ]
«… Trois en Un ou Un en Trois, chacune des Personnes divines n’existant que dans sa relation à l’autre.
L’Homme ET la Femme sont eux aussi comme un univers à trois dimensions. Il y a le ‘’mâle’’ et, face à lui, en relation directe avec lui, voici la ‘’femelle’’. Mais l’un et l’autre ne s’accomplissent que dans et grâce à l’amour, un amour qui, comme en Dieu, est communion (…) un amour qui fait l’unité, une unité qui dépasse l’union proprement psycho-physique. (…) L’Homme et la Femme sont donc « image » de la Trinité divine …selon ce ‘’co-esse’’, cette donation réciproque, au sein d’un amour subsistant, qui constitue et tout à la fois distingue chacune des Personnes divines en la Trinité »


René DESCARTES, les passions de l’âme, art.80 :

« …le consentement par lequel on se considère dès à présent comme joint avec ce qu’on aime, en sorte qu’on imagine un tout duquel on pense être seulement une partie, et que la chose aimée en est une autre,

et art. 82 ( ‘réaccordé grammaticalement’ à ‘l’amour humain’) : l’amour que l’un a pour l’autre est si pur qu’il ne désire rien avoir de lui …considérant l’être aimé comme un autre soi-même, il recherche son bien comme le sien propre, ou même avec plus de soin, pour ce que, se représentant que lui et l’autre font un tout, dont il n’est pas la meilleure partie, il préfère souvent les intérêts de l’autre aux siens, et ne craint pas de se perdre pour les sauver. »


Pierre EMMANUEL, le goût de l’Un.

Notre vie entière – notre raison d’être – est la recherche de l’Identité, Identité autre, que la poursuite du Même ne réalise pas.(…) Mais comment être autre sans me perdre dans l’autre….comment être deux en un ? La différenciation sexuelle propose une solution de cette énigme(…) L’autre sexe est un médiateur vers un être autre, le Tout Autre, en lequel, et avec lequel parachever l’Identité. Tout rapport amoureux est une relation à trois où l’absolu est l’un des partenaires.

Paul EVDOKIMOV,

la connaissance de Dieu
Les deux êtres ne peuvent s’accorder que dans le Troisième, en Dieu, et cet accord crée une parcelle de l’Eglise. (p.88)

la nouveauté de l’esprit.

Toute communion qui transcende l’individu est toujours l’unité en un troisième.
(…) Toute association humaine, toute forme sociologique, toute amitié, tout amour ne sont que substrats naturels insuffisants par eux-mêmes ; tout cela a besoin d’être vivifié par le principe d’intégration surnaturel, par le troisième terme de la présence divine.

Idem, le sacrement de l’amour :
p.162. L’union conjugale de deux personnes forme une dyade-monade, eux et un à la fois unis en un Troisième terme divin »
p.52. « entre les deux aimants il n’y a que Dieu qui soit le troisième terme

 


EUROCKX :

« L’amour c’est un plus un. Et ça fait jamais deux. Ca fait quelque chose entre zéro et l’infini. »

 

Luc FERRY, L’homme-dieu, p.150

Drewerman suggère que ce qui chasse Adam et Eve du paradis …c’est la séparation d’avec une transcendance qui permettait leur liaison. La perte d’un troisième terme, le divin, les livre l’un à l’autre, dans un face-à-face voué tôt ou tard à la destruction.

…L’amour seulement humain lui (=au Christ) semble détestable, et c’est cette exclusivité qu’il nous invite à ‘haïr’ : sans la médiation d’une transcendance, d’un troisième terme qui unit, elle est vouée au néant. Or c’est ce que, d’évidence, la naissance de l’individualisme nous a fait perdre.
p.158 C’est en vain que la conscience amoureuse cherche à préserver l’unité par la négation de l’un d’entre eux. Echec suprême selon Kierkegaard. Il en concluait que l’amour entre deux êtres se doit d’être relié par un troisième, les transcendant et les unissant à la fois.

Serge GAINSBOURG [Sa chanson de 1965 : Pour aimer il faut être trois.]

Oui, pour aimer il faut être trois
L'amour et moi sommes deux sans toi
Sans lui, ne reste que toi et moi

Bien souvent l'on ne se comprend pas
Cela se compte sur quatre doigts
Toi, mon amour, ton amour et moi
. Oui, pour aimer il faut être trois .


Romano GUARDINI, thélogien allemand, S1 p.35 :

Le mariage chrétien ne peut être vécu que si Jésus est au milieu de ces deux êtres qui sont unis, lui-même agissant au fond des cœurs, donnant la force de porter, de supporter, d’aimer, de surmonter et de pardonner 77 fois 7 fois.

 

Jean GUITTON , l’amour humain.

Quand il y a deux il y a trois ; ou plutôt quand les deux ne font qu’un, naît un troisième terme. Mais, remarquons-le, ce troisième terme apparaît de deux manières et à deux plans différents : l’amour découvre un troisième terme qui existait déjà et il en crée un qui n’existait pas encore ;
Le vrai terme qui unit les amours, celui qui les fonde, sans lequel ils ne peuvent ni se comprendre, ni s’épanouir, c’est ce que les âmes ont nommé Dieu. Le troisième terme en effet doit être un être présent aux deux autres, assurant leur échange malgré l'espace et le temps Il ne le peut que s’il est lui-même supérieur au temps, à l'espace et capable lui-même d’amour, disons même, tout entier défini par l’amour. C’est pourquoi, même chez l’incroyant, l’amour (s’il est total) devient nécessairement religieux. … Pour ceux qui n’ont pas de culte à leur disposition, ce terme commun sera simplement la personnification de l’amour ; ils diront qu’ils s’aiment dans leur amour. ‘’ Fais cela pour notre amour ‘’
(…) l’amour bien qu’il apparaisse sous l’aspect d’une dyade, renferme une triade latente : si dans l’acte d’aimer il semble à l’homme qu’il est deux et qu’il n’est que deux, en réalité, pour que l’amour vive il faut que les deux s’aiment en un troisième : c’est par ce troisième être, fondement de l’amour, que son éternité est déjà présente dans le temps.

 


AL HALLAJ, mystique musulman soufi du IXè siècle(cité par J.Y. LELOUP) :

« Dieu est un, comme l’Amour, l’Amant et l’Aimé(e) sont un. » La relation d’amour elle-même est un dévoilement de Dieu un et trine : l’Uni-Trinité.

 

Jean HERICOURT, « Viens il est un bonheur.. » soustitre : l’union amoureuse de contemplation

Un foyer chrétien est une « petite église ». Le centre en est le « sanctuaire », où seuls entrent les officiants : le lit conjugal. Ce Sanctuaire enferme un amour qui, sous quelque forme que ce soit, est toujours trinitaire.
Lors des unions d’amour il y a toujours un « tiers » invisible mais présent.

(…) « Dans le couple, c’est l’acquiescement de deux aimants qui acceptent de mourir à leur respective autonomie pour constituer un être nouveau qui s’appelle l’être conjugal. » ( JH cite la Revue Carmel I,1959)

Jacqueline KELEN, lettre au pape, p.206 :

‘’…le rôle du prêtre est de rappeler aux époux que leur mariage temporel appelle à d’autres noces, que leur union terrestre a pour mission de refléter l’ineffable amour qui unit les trois personnes de la Trinité, que leur amour se révèle ainsi une ‘’sainte conversation’’ entre leurs corps, leurs âmes, et leurs esprits et peut faire rayonner sur le monde la splendeur de l’Amour divin.’’

(idem), interview « CLES » à propos de divine blessure :
« Dans l’art d’aimer, il y a toujours trois présences : l’homme, la femme et le mystère de l’amour »

Sören KIERKEGAARD :

vie et règne de l’amour :
‘’La sagesse du siècle pense que l’amour est un rapport d’homme à homme. Le christianisme enseigne lui que l’amour est un rapport entre l’homme, Dieu et l’homme, c’est-à-dire que Dieu est le dénominateur commun.’’ (p.120)
‘’ [ le rapport amoureux entre deux êtres humains ] est également un rapport à trois. D’abord il existe un amant, ensuite l’objet de son amour et en troisième lieu l’amour lui-même’’
Du fait que les deux amants ont entre eux un rapport amoureux, chacun d’eux entretient un rapport avec l’ « amour »
« tout véritable amour repose en ceci qu’on s’aime dans un troisième. »
« Quand le rapport d’homme à homme ne repose pas sur l’intervention d’un tiers, il ne peut que devenir malsain, trop impétueux dans la sympathie ou l’antipathie. Ce tiers est le Vrai, le Bien ou plus exactement le rapport divin. »(…) Le rapport avec Dieu est le signe distinctif auquel on reconnaît comme véritable l’amour des hommes. Dès qu’une relation amoureuse ne mène pas à Dieu, c’est que mon amour n’est pas un amour véritable (…) Dieu n’est pas simplement un tiers dans toute union amoureuse, mais à proprement parler l’unique objet aimé, en sorte que c’est Dieu et non pas l’homme qui est le bien-aimé de l’épouse et que l’épouse, par son mari, est amenée à l’amour de Dieu etc. La conception purement humaine de l’amour ne peut jamais dépasser la réciprocité à savoir que l’amant est l’aimé et l’aimé l’amant. Le christianisme enseigne que cet amour n’a pas encore trouvé son véritable objet, c’est-à-dire « Dieu ».
Pour une relation amoureuse il faut trois choses : l’amant, l’aimé et l’amour : mais l’amour c’est Dieu.
*
Dieu est le troisième terme de tout ce dont l’homme s’occupe.


Jean LACROIX, le personnalisme comme anti-idéologie, p.103

« …le véritable amour qu’avait si bien analysé Descartes, l’amour de communion où le centre de gravité de la relation amoureuse n’est dans aucun des deux partenaires mais où chacun se considère comme partie d’un tout qui les transcende l’un et l’autre et les fait être réciproquement dans la mesure où ils y participent … »
[ rappel : René DESCARTES, les passions de l’âme, art.80 :
le consentement par lequel on se considère dès à présent comme joint avec ce qu’on aime, en sorte qu’on imagine un tout duquel on pense être seulement une partie, et que la chose aimée en est une autre,
et art. 82 ( réaccordé grammaticalement à ‘l’amour humain’) : l’amour que l’un a pour l’autre est si pur qu’il ne désire rien avoir de lui …considérant l’être aimé comme un autre soi-même, il recherche son bien comme le sien propre, ou même avec plus de soin, pour ce que, se représentant que lui et l’autre font un tout, dont il n’est pas la meilleure partie, il préfère souvent les intérêts de l’autre aux siens, et ne craint pas de se perdre pour les sauver. » ]

Jean LACROIX, suite :
« …le moi et le toi, même le nous, sont constitués par l’amour qui leur est antérieur. La relation ici pose les termes (…) Le mystère de l’amour explique l’être et les êtres. Les êtres singuliers ne produisent pas l’amour, c’est l’amour qui les produit.
L’amour est constitutif de l’être.

Jean LACROIX, ‘’personne et amour’’,
p.10 :.L’amour authentique n’est pas seulement ce qui unit, il est aussi ce qui distingue. Aimer c’est vouloir être un le plus possible tout en étant deux p.34 L’[amour], c’est la découverte, de soi-même et de l’autre dans un au-delà qui fonde en même temps la distinction et la liaison.

Jean-Yves LELOUP (cite Jacques de Bourbon Musset )

Au moment d’entrer dans ce livre où nous parlerons à deux voix [ndlr : avec une psychanalyste] de l’ « expérience d’aimer », je pense à Jacques de Bourbon Musset qui me disait peu de temps avant sa mort, à propos de sa relation avec Laurence : « Nous ne nous éclairions pas l’un l’autre, c’était la même lumière qui nous éclairait. Elle ne venait pas de nous, elle venait d’ailleurs, mais nous avons su l’accueillir, lui ménager entre nous un lieu, lui faire un espace …A certains instants, j’ai eu le sentiment très net d’une densité plus forte, d’une lumière plus vive. Tout se passait comme si venait se joindre à nous un troisième interlocuteur qui parlait par nos bouches et donnait à l’entretien plus de poids et de clarté. Et cet inconnu bienfaisant n’était que le reflet, le modeste interprète d’un autre invisible et lointain …ce compagnon extrêmement présent et discret, nous ne le nommions guère… »
Sans doute n’est-il toujours pas nécessaire de le nommer, à moins de vouloir le célébrer ou le prier ensemble…
L’intuition de Jacques de Bourbon Musset, c’est aussi un proverbe populaire : ‘’ Jamais deux sans trois. ‘’ Nous pourrions ajouter : ‘’Jamais un sans Trois’’. Toute relation suppose deux termes et un troisième qui les unit, mais qui tout autant les différencie. Sans ce ‘’Troisième’’ il ne peut y avoir que fusion et mélange, ou exclusion et séparation, mais pas d’Alliance, ni d’Union.
L’expérience d’aimer, si elle est relation authentique, ne peut se passer de ce « Troisième » qui nous évite les régressions fusionnelles et les agressions séparatrices et qui nous conduit vers l’Un véritable.

Dans la rédaction même de cet ouvrage, il nous a semblé nécessaire de faire appel à ce « Troisième », pour signifier notre accord et notre différence, [avec Catherine Ben Saïd ], donner la parole à un ‘’inconnu extrêmement présent et discret’’, etc. »


Jean-Yves LELOUP, tout est pur pour celui qui est pur, p. 91

Ainsi dans la tradition hébraïque comme dans l’Evangile de Philippe on ne se sert pas de la relation pour son propre accomplissement, c’est la relation elle-même qui est notre propre accomplissement et révélation d’un Troisième Terme : l’Amour entre l’Amant et l’Aimé(e). Source de différenciation autant que d’union, le « Troisième » ; la tradition biblique l’appellera Dieu, la tradition évangélique le Pneuma ou l’esprit Saint, le Souffle qui unit deux êtres.
Ce thème de l’union des souffles sera particulièrement important dans l’Evangile de Philippe :
Le Souffle qui unit
Le baiser de Yeshoua et de Myriam

Lettre sur la Sainteté :
Au moment où l’homme se joint à la femme dans la sainteté , la Chekhina [ =l’Esprit Saint ] est présente entre eux. »

p.103 : Ce qui se révèle dans la rencontre numineuse, ce n’est pas seulement un « toi et moi », mais ce que Graf Dürckeim appelle le grand Troisième, le Soi, entre nous deux, qui rend la rencontre possible, et parce que l’amour ne dépend pas seulement de toi et de moi, mais de ce Troisième, nous pouvons nous reconnaître dans nos différences sans en être séparés pour autant. Le Soi est ce qui nous unifie et nous différencie dans le même mouvement.
(…) p. 104 : …il est un Autre entre nous…Que nous appelions cet autre le grand Troisième, Dieu ou le Soi, dans la rencontre numineuse transparaît un ordre de réalité qui semble échapper aux puissances de la mort
Le « on » nous servit de transition entre le « je » et le « nous »…Un jour le « nous » apparut…

Jean-Yves LELOUP, Une femme innombrable,

Ils s’aimaient comme un Dieu.(…)
Ils s’aimaient parce que c’était elle, parce que c’était lui, parce que tous les deux, ils n’étaient jamais deux, mais toujours Trois, ils s’aimaient parce que leur amour c’était Dieu. ( p.189)

 

Ste MARGUERITE-MARIE [ la vision dite « des trois cœurs »]

« Il me montra son sacré coeur comme une ardente fournaise et deux autres qui s’y allaient unir et abîmer , me disant : C’EST AINSI QUE MON PUR AMOUR UNIT CES TROIS CŒURS POUR TOUJOURS. [ Le Sacré-Cœur/Marguerite-Marie/ Père de la Colombière] Et, ajoute-elle, les trois n’en firent qu’un.
Et après il me fit entendre que cette union était pour toute la gloire de son sacré Cœur […] et que pour cela, il fallait que nous fussions comme frère et sœur, également partagés de biens spirituels. »


Frédéric NIETZSCHE, Ainsi parlait Zarathoustra, p.79

Mariage : c’est ainsi que j’appelle la volonté à deux de créer l’unique qui est plus que ceux qui l’ont créé.
(…) Votre amour pour la femme et l’amour de la femme pour l’homme : oh ! que ce soit plutôt de la pitié pour les dieux souffrants et voilés !


Anne PHILIPE, le temps d’un soupir

Quelque part à des milliers de kilomètres, tu existais. Ni l’absence, ni la distance ne me gênaient. Nous étions les deux voix de la même fugue et rien ne pouvait empêcher cela. Il y avait toi, moi et ce «nous» qui n’était pas exactement toi plus moi et qui était en train de naître, qui nous dépasserait et nous contiendrait.
…Nous avons été Dieu

Juliane PICARD (HECHTER), des ténèbres d’Auschwitz ….(p.105),

...nous avions gardé chacun notre personnalité [ après cinquante ans de vie commune ], mais il n’empêche qu’à deux, nous ne faisions plus qu’un. L’évidence m’a sauté aux yeux, c’était comme la Trinité : Dieu unique mais en trois personnes…le mystère de la Trinité s’est éclairé autant qu’il puisse s’éclairer pour nous tant que nous sommes sur la terre. Je sais que la réalité du couple est une image très imparfaite de la Trinité. Mais, etc.


Alina REYES, à mains nues (blog)

Or la « tierce personne » que nous cherchons, bien sûr, est Dieu. L’avoir trouvé, c’est pouvoir aimer un autre être humain en parfaite plénitude, sans manque, sans inquiétude ni vaine quête : puisque lorsque nous sommes ensemble, nous ne sommes jamais deux, mais trois, avec Lui, le comble de la présence.


Stan ROUGIER, prêtre prédicateur :

L’univers est né d’un débordement de la joie divine. Au commencement étaient l’Aimant, l’Aimé, l’Amour.
Dieu se laisse deviner de façon privilégiée à travers l’amour humain, le couple symbolisant la relation d’amour entre le Père, son Fils et l’Esprit.

Antoine de SAINT EXUPERY, citadelle :

Je ne l’honorerai point non plus pour elle-même. Je la grifferai durement des serres de l’amour. Mon amour lui sera aigle aux ailes puissantes. Et ce n’est point moi qu’elle découvrira mais, par moi, les vallées, les montagnes , les étoiles, les dieux. Il ne s’agit point de moi. Je ne suis que celui qui transporte. Il ne s’agit point de toi : tu n’es que sentier vers les prairies au réveil du jour. Il ne s’agit point de nous : nous sommes ensemble passage pour Dieu.


Richard de SAINT-VICTOR, (moine du XIIè siècle), de trinitate
[ rapporté par Lytta Basset ]

« la perfection d’une personne exige la communion avec une autre personne. »
L’amour mutuel ne trouve son réel accomplissement qu’en étant partagé par un tiers : « Là où l’amour est parfait, celui qui aime non seulement aime l’autre comme un deuxième soi, mais il souhaite à son aimé d’avoir la joie d’aimer un tiers, ensemble avec lui, et d’être aimés aussi tous les deux par ce tiers. »

Dimitru STANILOE (sc Jean Boboc) :

« Dans la relation d’amour entre l’homme et la femme, il y a la création d’une nouvelle structure, celle du Tiers inclus. »

Edith STEIN (ou sainte Bénédicte de la Croix) ‘‘la femme et sa destinée’’ :

« Si une communauté humaine naturelle peut être déjà bien plus qu’une simple association d’individus distincts, s’il nous est permis d’y voir une entente étroite allant jusqu’à l’unité organique, ceci est encore plus vrai de la communauté surnaturelle de l’Eglise. »

 

Pierre TEILHARD DE CHARDIN tome VI:

p.94 :Sans sortir de soi, le couple ne trouve son équilibre que dans un troisième en avant de lui. Quel nom faut-il donner à cet ‘’intrus’’ mystérieux ?
(…) C’est le Centre Total lui-même, bien plus que l’enfant, qui apparaît comme nécessaire à la consolidation de l’amour. L’amour est une fonction à trois termes : l’homme, la femme et Dieu.


Gustave THIBON, ‘ce que Dieu a uni’ :

L’amour, cette étincelle jaillie du contact de deux âmes, ne s’identifie ni à l’une ni à l’autre, ni même à la somme de ces deux âmes : il constitue une réalité nouvelle et imprévisible.
Seul, un amour ‘commun’ peut faire la preuve d’un amour réciproque : j’appelle cette loi centrale de l’amour le principe du tiers inclus.[…] ce tiers qui fait la preuve de l’amour, ce peut être une créature, ou Dieu, ou une œuvre, une mission commune (ou plusieurs de ces choses à la fois), mais sa présence est toujours nécessaire.
…Hors de ce don commun à une troisième réalité….une idolâtrie. La vraie union consiste moins peut-être à se donner l’un à l’autre qu’à se donner l’un et l’autre à un même objet… Sans cette communion, l’amour se ramène à un vulgaire réflexe d’accaparement…
…Il suffit que deux néants s’ouvrent l’un à l’autre pour créer un Dieu.


Brihad-Aranyaka UPANISHAD :

“Ce n’est pas pour l’amour du mari que la femme aime son mari, c’est pour l’amour de l’Atman (de l’étincelle divine) qui est dans le mari. Ce n’est pas pour l’amour de l’épouse que le mari aime son épouse, c’est pour l’amour de l’Atman qui est en l’épouse. »

Simone WEIL, attente de Dieu, p. 161 :

L’amitié pure est une image de l’amitié originelle et parfaite qui est celle de la Trinité et qui est l’essence même de Dieu. Il est impossible que deux êtres humains soient un, et cependant respectent scrupuleusement la distance qui les sépare, si Dieu n’est pas présent en chacun d’eux. Le point de rencontre des parallèles est à l’infini.

Richard WURMBRAND, Sermons au cachot :

Sainte Gertrude priait ainsi : « Je suis vous. Vous êtes moi. Je ne suis pas vous, vous n’êtes pas moi. Moi et vous nous sommes un être nouveau : un Moi-Vous. »
Nos bibles traduisent Isaïe 48 par ces mots : « Je suis Lui. Je suis le premier, je suis le dernier. » L’hébreu dit : « Ani-hou ani harishon af-ani haahron », ce qui signifie littéralement : « un moi-lui (union entre moi et lui) est le premier, et un moi ( qui est seulement moi) est le dernier. »
Être chrétien c’est être un « Ani-Hou », un « Moi-Lui », une âme humaine en union intime avec le Christ.(…) Cette chose stupéfiante m’est arrivée, l’union mystique, la réalisation de Ani-Hou.


Maurice ZUNDEL, Recherche de la personne (chapitre : quand deux sont trois) :

‘’ Vous croyiez être deux : vous êtes trois. Et le Tiers invisible est le seul lien véritable entre vous deux. ‘’
C’est là le sens du vous que j’emploierai désormais pour m’entretenir avec toi.
Le destin de Dieu est engagé dans ton être : je ne peux te parler qu’en conversant avec Lui.

 

 

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE .

Vladimir SOLOVIEV Le sens de l’amour

Paul EVDOKIMOV Le sacrement de l’amour.
La femme et le salut du monde.

Pierre TEILHARD DE CHARDIN Sur l’amour ( extraits de son œuvre)
L’énergie humaine ( t. 6 de ses œuvres complètes)

Henri de LUBAC L’éternel féminin. ( commentaire d’une nlle de Teilhard)

Nicolas BERDIAEV Esprit et liberté
Le sens de la création.

Romano GUARDINI Le Seigneur.( tomes I et II, passages)

Jean LACROIX Personne et Amour
Le personnalisme ou l’anti-idéologie.

Søren KIERKEGAARD Vie et Règne de l’amour
Jean GUITTON L’amour humain.

Olivier CLEMENT Questions sur l’homme ( chap 5, destin de l’Eros)

Maurice NEDONCELLE Vers une philosophie de l’amour.

André HERICOURT Viens, il est un bonheur…

Gustave THIBON La crise moderne de l’amour.
Ce que Dieu a uni.

Henri BOULAD Les dimensions de l’amour
L’amour fou de Dieu
Amour et sexualité

Stan ROUGIER L’amour comme un défi.

Jean-Yves LELOUP Qui aime quand je t’aime ?
L’Evangile de Philippe
« Tout est pur pour qui est pur »

Georges HOURDIN Le vieil homme et l’Eglise.

Jean-Luc MARION Le phénomène érotique

Fabrice HADJADJ La profondeur des sexes.

Jean Philippe de TONNAC La révolution asexuelle

Xavier LACROIX Les mirages de l’amour

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Posté par francis fortin à 17:05 - Commentaires [1] - Permalien [#]